UN PODCAST
SUR DES FAITS DIVERS MACABRES
ET UN PEU OUBLIÉS…

Le squelette emmuré (I/III)

Un squelette. Un enfant disparu. Un couple de psychanalystes. Un château fort peut-être hanté. Des décisions hasardeuses et un chantage. Voici les éléments d’un étonnant fait divers qui a agité le petit bourg de Saint-Odon-sur-Cure dans l’Yonne et a entraîné la chute de ses châtelains.

Et comme souvent avec les châteaux forts, tout commence par une légende…

Au XIIIe siècle, le comte Enguerrand de Saint-Ange, pieux chrétien, mais fieffée brute, s’engagea aux côtés de Louis IX lors de la huitième croisade. Après la mort du roi, en 1270, le comte Enguerrand entama son lent et périlleux retour en France.
Arrivé au château de Saint-Ange à l’aube, avec une escorte réduite de trois hommes, il trouva les lieux et ses gens endormis, à l’exception de la dame de compagnie qui s’affola quand elle le croisa. Des rumeurs avaient en effet déclaré le comte mort quelques mois après son départ, et sa femme avait trouvé du réconfort — et un peu plus — auprès d’un lointain cousin du comte, depuis installé au château. Une petite fille était née du fruit de leur adultère.

Saint Louis assiège Tunis durant la huitième croisade (1270). Enluminure des Grandes Chroniques de France (vers 1370-1378). Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 2813, folio 299 verso.
Tarot dit « de Charles V »
fin XVe siècle, Italie du Nord

Employer le mot « rage » pour décrire la réaction du comte serait encore en deçà de la réalité, car son jugement fut sans appel et bien cruel, y compris pour les plus innocents. Constatant l’adultère et la naissance d’une bâtarde, il décida d’emmurer la mère et l’enfant de sept ans dans une tour. Par l’ouverture d’une étroite meurtrière, elles assistèrent à la lente agonie de l’amant et père, pendu nu par les pieds à la branche d’un chêne tout proche.

On dit que son agonie dura quatre jours. Et même mort, il resta accroché plusieurs semaines, dit-on, tandis que les corbeaux se disputaient les morceaux les plus tendres de son anatomie. Et lorsque le corps enfin se détacha, et qu’il fut à jamais rendu aux insectes et à la pourriture de son crime, alors toutes les ouvertures de la tour furent murées, et on abandonna la comtesse et la malheureuse enfant à la faim et à la soif.

Ce fut le début de leur lente agonie à leur tour. La légende locale raconte aussi que, lorsque les corbeaux fondent en nombre sur le domaine, on entend la nuit suivante la lugubre plainte désespérée d’une mère et de son enfant.

Mais tout cela n’est bien sûr qu’une légende…

En dépit des soubresauts de l’Histoire — les guerres, les révolutions, les fortunes et les infortunes —, le château est toujours demeuré dans la famille des comtes de Saint-Ange. Imaginez un château du XIIIe siècle, un château fort donc, massif, épais, de nature à vous protéger des ennemis qui vont, qui viennent, qui vous assiègent — qui restent dîner même parfois ! Un château comme dans nos imaginaires…

Les sœurs Fox, qui inventèrent le spiritisme moderne.

Au tout début des années 20, son rayonnement a même atteint la Capitale. À l’époque, c’était Archambault de Saint-Ange qui en était le comte. Un véritable aventurier, celui-là, qui a sillonné pendant de nombreuses années toutes les colonies françaises d’Afrique et d’Asie, d’où il a rapporté quelques récits de voyages, de nombreuses œuvres d’art et des animaux exotiques — une mygale, un cobra, un singe, et même un crocodile, a-t-on dit !

Ami des Arts, il était un proche du photographe Atget. Ah, et il a épousé une fameuse actrice du muet, Esmeralda d’Osnel, de son vrai nom Germaine Leduc. Dans l’entre-deux-guerres, on organisait au château des Saint-Ange de somptueux bals, et même des réunions spirites. On y venait écouter les conseils de Jésus, Robespierre, Victor Hugo en matière d’amour, d’investissement financier ou… d’avenir politique !

Un coupé cabriolet, l’une des dernières voitures coûteuses possédée par le comte (Wholived, CC BY-SA 3.0)

Mais à l’époque où se déroule le fait divers qui nous intéresse, Esmeralda et Archambault de Saint-Ange sont morts depuis longtemps déjà. Les belles toilettes sont remisées et le château s’est comme refermé sur lui-même. C’est leur fils unique, Jean de Saint-Ange, qui veille désormais sur les lieux et sur Marguerite, la vieille gouvernante, seule rescapée du petit personnel.

Un étrange bonhomme que ce Jean de Saint-Ange, qui s’est livré à toutes sortes de frasques coûteuses dans sa jeunesse, a eu trois accidents de voiture de sport, a dilapidé énormément d’argent, avant de se ranger en devenant… psychanalyste ! Oui, psychanalyste !

Jean de Saint-Ange est officiellement un célibataire de cinquante ans. Il faut dire qu’à l’époque, il est encore impossible de révéler son orientation sexuelle, tant l’homophobie domine alors la société. En réalité, Jean de Saint-Ange est en couple depuis cinq ans avec Gilles Clémentin, un psychanalyste, lui aussi d’une trentaine d’années et d’origine un tantinet plus modeste (un père médecin de campagne et une mère institutrice). En dépit de leurs efforts de discrétion, leur relation est un secret de polichinelle dans le petit village de Saint-Odon-sur-Cure.

Autre secret de polichinelle : les très grandes difficultés financières dans lesquelles se trouve le comte. Ce n’est pas encore tout à fait la ruine, non, mais il s’agirait d’inverser rapidement la tendance. Et pour cela, le comte Jean de Saint-Ange a eu une idée géniale : il s’apprête à créer à Saint-Odon-sur-Cure un colloque de renommée internationale : « Les Cures de Saint-Odon » (admirez le jeu de mots !) et y accueillir trois fois par an tout le gratin de la psychanalyse.

Igor II de Kiev, grand-prince du Rus’ de Kiev (1096-1147). Il est connu pour être un saint martyr des Églises catholique et orthodoxe, fêté le 5 juin.

Tout commence un samedi de juin 1971, le 5 juin, fête de la Saint-Igor. Une journée semblable à toutes les autres de prime abord. Le comte Jean de Saint-Ange et son compagnon Gilles Clémentin ont passé quelques jours à Paris, comme ils le font toutes les semaines. L’un et l’autre partagent en effet leur temps entre un grand appartement parisien du cinquième arrondissement et le château. À Paris, ils ont groupé sur deux jours leurs consultations. Et puis, le samedi matin, tout comme le mardi, Gilles a son émission de radio.

[Extrait d’émission]

« — vous rêvez souvent ?

— Oui, je rêve souvent, oui. Au réveil ou plus tard dans la journée, je reviens sur ces rêves, je les détricote, je les passe dans un sens, puis je les passe dans l’autre et ça me permet en profondeur de découvrir des choses sur moi-même. Oui, oui, sur moi-même, sur mon être intérieur. »

Jean méprise un peu ces nouvelles émissions qui fleurissent à la radio et vulgarisent la noble discipline psychanalytique. Mais après tout, l’argent que gagne Gilles Clémentin avec son émission est mis au pot commun des projets de modernisation de l’immense bâtisse…

Menie Gregoire, animatrice radio qui donna elle aussi une large part à la psychanalyse (TheAdele32)

Vous l’avez deviné, les dorures du château sont un peu ternies, au propre comme au figuré. Et Jean de Saint-Ange est d’une radinerie connue dans toute la région. Alors, on rogne sur tout, à commencer par les travaux en prévision des colloques. Pas de gigantesque chantier pour l’heure, non, un seul ouvrier : Alex Scuter, recommandé par la gouvernante.

La chasse, un des outils utilisés pour desceller des pierres (So Leblanc)

Après avoir remblayé l’ancienne piscine inutilisable, Alex Scuter est à présent chargé de percer, depuis un couloir du rez-de-chaussée, une entrée à la tour du sud-ouest. En effet, la tour est entièrement murée — portes et fenêtres — depuis des temps immémoriaux. Mais après le percement d’ouvertures et la création de planchers sur les deux étages, on pourra peut-être y installer des salles de bain, enfin tout le confort moderne, quoi !

Lorsque Jean de Saint-Ange et Gilles Clémentin arrivent en voiture au château, sur le coup de 22 heures, ce samedi 5 juin 1971, la gouvernante, cette chère vieille Marguerite, gesticule dans les phares jaunes de la voiture. Dans la journée, l’ouvrier Alex Scuter — appelons-le simplement Alex — a quitté précipitamment le château pour se rendre au chevet de sa mère malade dans le département voisin.

La Citroën ID, le modèle de voiture alors possédé par Jean de Saint-Ange (Par Charles01 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0)

Et tous les travaux sont en plan ! Il n’a même pas sorti les deux pierres de la tour qu’il a descellées dans la journée. Tout est encore dans le couloir ! Et il a laissé ses affaires en vrac dans la chambre de la dépendance qu’il partage avec la gouvernante.

Jean est furieux ! Il avait les nerfs à la tête depuis le départ de Paris (son éditeur a fait quelques retours négatifs sur son livre en cours d’écriture), mais là, c’est le pompon ! Est-il encore possible de trouver des ouvriers fiables, vraiment ? Gilles — c’est dans son caractère — essaye de calmer le jeu : ce ne sera sans doute pas long, ce n’est pas si grave quelques jours de retard, et puis une mère malade… c’est bien normal de s’absenter ! Une tentative d’apaisement qui n’est pas du goût de Jean, qui, une fois en colère, a beaucoup de mal à redescendre des tours (c’est le cas de le dire). Dans ces cas-là, il peine à retenir ses flèches, et il en décoche une sans tarder à la pauvre gouvernante : « Vous nous l’avez dégoté où, celui-là ? » Et puis une seconde à Gilles, presque en chuchotant pour que la vieille n’entende pas : « Oh, toi, évidemment, tu ne serais pas aussi complaisant s’il ressemblait à Quasimodo ! »

La dépendance du château où logeait la gouvernante. La dernière fenêtre correspond à la chambre d’Alex Scuter.

Et c’est ainsi que s’achève la soirée maussade. La gouvernante s’en retourne dans sa petite dépendance près du portail du château. Jean et Gilles, quant à eux, partent se coucher, énervés par à peu près tout : ce château ruineux, cet ouvrier absenté, les petits travers des uns et des autres.

Il est environ trois heures du matin lorsque Gilles est tiré du sommeil.

Au-dehors, une bourrasque fait claquer les volets, et soudain, la fenêtre cède et s’ouvre violemment. Gilles se lève d’un bond et va refermer la fenêtre. C’est alors qu’il perçoit d’autres bruits qui viennent, ceux-là de l’intérieur du château. On dirait des frottements métalliques au lointain, comme si quelqu’un ou quelque chose frottait contre les pierres une lame. Bon alors, des bruits, il y en a toujours eu au château, hé quoi, c’est un château ! Tout y est vieux, couinant, grinçant, suintant depuis des lustres. Mais cette fois, tout semble différent. Et là, qu’est-ce que c’est ? On dirait des sanglots… Quand tout à coup, un bruit de chute, la chute d’une lourde pierre qui en écrase une autre. Dans la nuit, le bruit a semblé assourdissant à Gilles ainsi qu’à Jean, éveillé cette fois en sursaut. Il s’étonne, il bafouille, mais Gilles l’invite à se taire. Chut ! À présent, comme des bruits de chaînes. Jean murmure : « On dirait que ça vient d’en bas, de la tour… »

« Je crois que la lampe est cassée… », mais Jean le coupe : « Non, il n’y a plus d’électricité. » À tâtons, un peu aidé par le clair de lune, Jean retrouve une boîte d’allumettes et la lampe à pétrole posée sur la cheminée de la chambre. À cette époque, les coupures de courant sont encore fréquentes.

Gilles s’arme de son coupe-papier. C’est un peu léger, Jean roule des yeux, mais c’est toujours ça ! Il suffit de l’enfoncer jusqu’à la garde, si nécessaire.

Lampe à pétrole semblable à celle du château (CalcXEF)

Jean tient à bout de bras la lampe à pétrole. Ils descendent l’escalier sans bruit. Et soudain, un coup violent donné dans le mur. Ils se figent. Un autre coup. Jean sent dans son dos glisser une goutte de sueur glacée. Cette fois, ils en sont certains, les coups viennent du bout du couloir de l’aile ouest, celui qui mène, entre autres, à la tour murée.

Jean et Gilles traversent le petit salon, entrent prudemment dans le couloir. Il faut imaginer la scène : avec leur lampe à pétrole, on se croirait un siècle en arrière ! Ce qui les ramène au présent, c’est l’espèce de bâche en plastique sur laquelle ils marchent, posée là pour récolter la poussière dégagée par le percement de la tour. Dans un coin, il y a bien les deux pierres que l’ouvrier a déjà décelées, mais elles ne sont plus seules : deux autres pierres les ont rejointes. Ça alors, qui a fait ça ?

L’intérieur de la tour (source : L’Yonne libérée)

Gilles remarque l’odeur. Une étrange odeur qui se dégage de l’intérieur de la tour. On dirait une très forte odeur de fruits, un peu écœurante. La curiosité est trop forte, l’adrénaline fait le reste, ce d’autant que l’accès n’est plus si difficile avec quatre grosses pierres enlevées. Jean tire sur une pierre de toutes ses forces et elle chute lourdement sur le sol. Il n’a que le temps de s’écarter. Cette fois, c’est bon, le passage est assez grand.

Jean hésite un peu, le moment est malgré tout un peu solennel, car personne n’est entré dans cette tour depuis des centaines d’années peut-être bien. L’intérieur de la tour fait une vingtaine de mètres carrés. Le sol est recouvert d’une épaisse couche de poussière de roche qui crisse sous leurs chaussons. Jean balaie la pièce de sa lampe à pétrole, un peu ému. Il ne s’était pas senti à ce point proche de sa lignée depuis des lustres.

C’est alors qu’un cri ou un rire, un son bizarre, sort de la gorge de Gilles. Jean ne comprend pas, sur le moment, et se tourne vers lui. Gilles tremble violemment. Mais pourquoi tremble-t-il à ce point ? C’est ridicule ! Et qu’est-ce qu’il désigne de son doigt ? Jean baisse un peu sa lampe. Il est bouche bée ! Au sol, presque mêlé à la terre et au sable, ce sont des ossements.

Gilles a repris ses esprits et il est maintenant accroupi. C’est un squelette, un petit squelette. Certains os semblent intacts, d’autres sont cassés, à l’instar du crâne qui gît en plusieurs morceaux. Qu’est-ce que c’est ? Ou plutôt, qui est-ce ? Il lève la tête vers Jean. Serait-ce la comtesse de la légende ou son enfant ?

Au matin du dimanche 6 juin 1971, Jean et Gilles se lèvent, épuisés, et descendent à la cuisine. Personne dans le château mais, posé sur la table en formica, un mot de Marguerite, la gouvernante, qui les informe qu’elle est partie au marché pour y acheter un rôti de veau. Elle explique également que les plombs ont sauté pendant la nuit et qu’au petit matin, elle est descendue à la cave pour remettre le système en marche.

Jean est à la salle d’eau. Gilles, lui, est retourné à la tour éventrée, comme pour s’assurer qu’ils n’ont pas rêvé. Le squelette est bel et bien là. Alors qu’il est revenu à la cuisine, le téléphone sonne. Aux premiers mots, une onde de douce tiédeur parcourt le corps de Gilles. C’est Alex, l’ouvrier. Sa voix est calme et pourtant, tout en lui évoque la force, à commencer par ses bras puissants et sa voix de gorge. Évidemment, s’il ressemblait à Quasimodo, comme l’a fait remarquer perfidement Jean, l’effet serait moins marqué, mais voilà, Alex est tout le contraire d’un Quasimodo ! Et quelques jours plus tôt, ce n’était pas sans lubricité que Gilles observait à la dérobée ce grand brun installer son chantier, puis donner de grands coups de burin dans le mur.

Mais il s’efforce de s’en tenir aux faits, lorsque, quelques minutes plus tard, il résume le coup de téléphone à Jean et à Marguerite rentrée du marché. La mère de monsieur Scuter est hospitalisée à Pithiviers, où elle subit de nombreux examens. Non, non, Gilles n’a pas parlé à l’ouvrier des ossements découverts.

La vieille écarquille les yeux. Des ossements ? Quels ossements ? La vieille gouvernante est comme une grand-mère pour Jean, elle travaille au château depuis ses 14 ans. Elle pensait tout connaître du château, ses moindres recoins, alors, pensez comme elle tombe de haut ! Des ossements dans la vieille tour, ça par exemple ! Elle connaissait bien la légende, mais si elle avait imaginé que… Mais elle avait bien vu que quelque chose n’allait pas en rentrant du marché. Pauvre monsieur Jean.

Après avoir mis son rôti au four (elle n’est pas du genre à perdre le sens des priorités), elle va voir à son tour, accompagnée de Jean et de Gilles, le désormais fameux squelette. « Ah bah oui, c’est bien un squelette ! » À presque 80 ans, elle en a vu d’autres ! « Et vous dites qu’il y a eu des bruits mystérieux cette nuit-là ? » Ah plus que cela, c’était terrifiant !

Vue de Moret-sur-Loing, 1900 (LetazWiki2, CC BY-SA 4.0)

La vieille opine du chef, sa cousine qui était placée à Moret-sur-Loing voilà un demi-siècle, lui avait raconté une histoire semblable : des voisins avaient acheté une maison, une maison qui s’était avérée hantée. Les volets n’arrêtaient pas de claquer et tous les bibelots étaient foutus par terre par une force invisible.

Et puis voilà, en creusant dans la cave en terre battue, ils avaient trouvé un squelette, eux aussi. Alors, les gens avaient fait enterrer les os dans le cimetière et fait donner une messe à la mémoire du mort.

Et après cela, il n’y avait plus eu de manifestations étranges. « Pauvre monsieur Jean, il n’a vraiment pas besoin de ce macchabée dans son château ! Tout ça risque de retarder l’ouverture de sa pension pour docteurs ! » Tiens, ça n’a rien à voir, mais elle aurait besoin qu’il lui redonne des sous parce qu’elle a avancé l’argent des courses… « Ah bah oui, il a bien fallu faire plus de courses avec l’arrivée tout à l’heure de Madame Shashano ! » C’est comme ça, la vieille Marguerite ne parvient jamais à retenir le prénom de l’amie de Gilles qui arrive d’Amérique tout à l’heure, une New-Yorkaise haute en couleur : Shoshana Schoenbaum.

En milieu d’après-midi, donc, ce même dimanche, Gilles prend sa voiture et repart en région parisienne. L’avion de Shoshana atterrit à 19 h à Roissy. En dépit des derniers événements, disons un peu agités, il se fait une joie de la revoir. Ils sont amis depuis leurs 15 ans.

Ils se sont connus au club d’échecs de Fontainebleau — le père de Shoshana était en poste à la base militaire américaine. Gilles adore Shoshana, même si elle est un peu dilettante. Enfin, peut-être surtout parce qu’elle est un peu dilettante. D’ailleurs, à 35 ans, elle vit encore avec sa mère dans leur très grand appartement du Queens.

Le quartier des Subsistances (Fontainebleau), ancien site militaire (Baidax, CC BY-SA 4.0)

Elle est un peu hippie, Shoshana, vaguement éditrice aux côtés de sa mère, vaguement actrice. Aux dernières nouvelles, elle souhaitait mettre à profit ses années de cure analytique pour devenir psychanalyste, elle aussi ! D’ailleurs, c’est un peu le prétexte qu’elle a pris pour venir les voir.

Le carnet de comptes saisi par les gendarmes et déposé comme pièce à conviction

Au château, la sérénité n’est pas de mise. Après le départ de Gilles, Jean et Marguerite se sont mis à faire les comptes : dépenses courantes, mais aussi dépenses en lien avec le prestigieux projet. Et tout à coup, Marguerite se racle bruyamment la gorge. Sans doute que cela fait un moment qu’elle attend pour aborder la question. Le blocage. Le blocage des travaux. Le retard. Jean est incrédule. « Mais si ! dans un château du coin, quand ils ont trouvé une tombe mérovingienne, tout un tas de messieurs des musées ont débarqué, ont fait des fouilles partout, vous auriez vu les trous, un vrai gruyère ! »

C’est Robert, le jardinier d’Avalon, qui lui a raconté. Et ça a duré comme ça au moins deux ans ! Décidément, cette gouvernante a des anecdotes sur tous les ossuaires du coin ! Mais dans le fond, elle n’a pas tort.

Au château, la sérénité n’est pas de mise. Après le départ de Gilles, Jean et Marguerite se sont mis à faire les comptes : dépenses courantes, mais aussi dépenses en lien avec le prestigieux projet. Et tout à coup, Marguerite se racle bruyamment la gorge. Sans doute que cela fait un moment qu’elle attend pour aborder la question. Le blocage. Le blocage des travaux. Le retard. Jean est incrédule. « Mais si ! dans un château du coin, quand ils ont trouvé une tombe mérovingienne, tout un tas de messieurs des musées ont débarqué, ont fait des fouilles partout, vous auriez vu les trous, un vrai gruyère ! » C’est Robert, le jardinier d’Avalon, qui lui a raconté. Et ça a duré comme ça au moins deux ans ! Décidément, cette gouvernante a des anecdotes sur tous les ossuaires du coin ! Mais dans le fond, elle n’a pas tort.

Elle parle tout bas à présent pour proposer une idée très audacieuse. Et pourquoi ne pas, tout simplement, se débarrasser des os ? Personne n’en saura rien, à part Gilles, Jean et elle-même. Personne n’est au courant après tout. Resté seul, Jean a passé au moins deux heures à ruminer l’idée de la vieille. Que son projet prenne du retard, voilà qu’il lui est insupportable. Il a besoin de l’argent des colloques. Si des historiens débarquent, c’en est fini pour longtemps de son projet ! Et puis… ils n’ont pas rêvé ce qui s’est passé cette nuit… Est-ce que cela va se reproduire tant que les ossements resteront sans sépulture ? Ah, il n’en est pas question ! Jean rumine, il rumine comme jamais.

Et Gilles qui n’est pas là ! L’atmosphère est lourde, la chaleur écrasante, le temps à l’orage, la tension au maximum. Est-ce l’origine de cette décision prise sur un coup de tête ?

Et voilà, Jean demande à Marguerite de prendre un grand drap de lit dans la penderie de sa chambre. Ils l’étendent sur le sol de la tour et tous deux y déposent tous les ossements qu’ils parviennent à trouver. Jean charge le drap dans le coffre de sa voiture, jette une pelle sur les sièges arrière. Son idée ? Enterrer les os auprès d’une petite chapelle abandonnée dans le bois qui longe la D127 et la petite rivière, la cure.

Le voilà parti. Il roule un peu vite sur la départementale, mais il est bientôt 22 h, et Gilles et Shoshana ne devraient plus tarder à arriver de l’aéroport. Sa conduite est nerveuse, ses coups de volant un peu secs, et lorsqu’une voiture le double à vive allure, il fait un écart important. Il n’a rien, mais fulmine. L’orage qui menaçait a éclaté et bientôt une pluie diluvienne s’abat.

À présent, il ne souhaite rien de plus que de se débarrasser de ses os. Et tout à coup, juste après un virage, une silhouette spectrale surgit au milieu de la route ! Jean a à peine eu le temps de la voir, mais on aurait dit qu’elle n’avait pas de visage. Cette fois, l’embardée est violente, la sortie de route inévitable et la voiture de Jean saute le talus pour le dévaler avant de s’immobiliser dans la petite rivière.

Représentation d’une dame blanche annonçant la mort. Par Labeauce et Minne — La Lecture Journal de Roman N°121.
La Cure, qui prend sa source à Anost (Saône-et-Loire) et se jette à Cravant (Yonne). Photo prise non loin des lieux de l’accident (Christophe Caulier)

Jean est choqué, il se tâte les jambes et les bras, le torse — ouf, il n’a rien ! Bêtement, il essaye de faire marche arrière, mais c’est évidemment parfaitement inutile. L’eau de la rivière atteint la voiture à mi-roue. Alors, après quelques jurons bien sentis et quelques coups donnés sur le volant, Jean se décide à sortir du véhicule. Il a renoncé à sa première idée, il ne peut plus enterrer les os et il doit maintenant impérativement s’en débarrasser. Ses gestes sont désordonnés, mais tout de même, moins que ses pensées. Dans son affolement, il récupère les os qui se sont éparpillés dans le coffre de la voiture et s’en va les jeter un peu plus loin, en aval. La pluie et le vent lui fouettent le visage.

À côté de la voiture, une branche d’arbre se décroche. Il a juste le temps de l’éviter, mais il chute lourdement dans l’eau. En tombant, ses lèvres heurtent les os qu’il portait — c’est un baiser répugnant, mais il faut continuer, coûte que coûte. Sauf qu’il ne parvient pas à se relever. Ses genoux se sont enfoncés dans le lit boueux de la rivière, comme si quelque chose au fond de l’eau l’agrippait, comme si le squelette tentait de le retenir et se débattait pour ne pas disparaître, comme si les abîmes s’ouvraient sous lui pour l’engloutir. Ça y est enfin, Jean a réussi à se redresser.

Il ramasse du fond de la rivière ce qu’il peut, des ossements, des branches, de la boue — comment savoir avec toute cette panique qui l’assaille ! Il parvient tant bien que mal à faire plusieurs navettes, de l’eau jusqu’à la taille, et alors qu’il est en train de farfouiller dans le coffre pour mettre en tas les petits os qu’il trouve encore, quelqu’un soudain le hèle depuis le haut du talus. C’est un cycliste alerté par les phares restés allumés. Il porte un ciré blanc. Ce n’était pas la dame blanche qu’il a vue sur la route, juste un cycliste ! Le gars lui crie qu’il va chercher du secours dans le village voisin, essayer de trouver un garagiste et prévenir les gendarmes. Qu’il ne s’inquiète pas surtout ! Qu’il ne s’inquiète pas, tu parles ! C’est l’affolement, sitôt, le cycliste reparti ! Jean n’a pas de lampe avec lui, il essaye de ratisser tant bien que mal l’intérieur de son coffre… Pourvu qu’il ne reste rien avant l’arrivée de la maréchaussée !

(à suivre)


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