
Précédemment dans La Bête de Castelhaut
En dépit des épreuves traversées par les Brown, les gendarmes semblent peu efficaces. Mais l’on sait que la créature qui terrorise les Brown est un homme. Heureusement, le jeune Daniel et Bernard, un journaliste, sont là pour les aider.
Mais les nerfs de Dolly sont mis à rude épreuve. Surtout qu’elle découvre que le maire n’en est pas un, qu’il s’appelle en fait Malgorio et qu’il a des sosies… un peu partout !

De nouvelles tensions sont apparues dans le couple.
Dolly est comme animée d’une énergie nouvelle, encouragée par ses amis français. Elle veut savoir et se débarrasser de ce fou qui piétine son jardin remarquable ! Chez Andrew, au contraire, l’idée continue de faire son chemin : tout revendre et repartir en Angleterre ! En un mot comme en cent… Patsy lui manque…
Andrew ne s’est pas ouvert à Dolly de ses envies de retour, mais son attitude le trahit. Il se montre beaucoup plus pressant avec les artisans — les travaux doivent se finir à présent ! — et il range beaucoup. Il range tout ce qu’il trouve. C’est d’ailleurs en rangeant qu’il tombe sur un dessin fait à l’attention de Dolly par un de ses petits élèves, Jules, dix ans.
Il y a la maison sur la gauche, Dolly qui tient une espèce de râteau à la main ; à côté d’elle, un enfant (Jules sans doute), et sur la table, une bouteille qui a tout l’air d’être une bouteille de vin. Mais surtout, au fond du dessin, juste devant le petit bois que l’enfant a pris la peine de dessiner, une forme…

N.Mais… c’est la créature ! l’homme fou ! le harceleur que Jules a dessiné ! Une créature d’un peu moins d’un centimètre sur le dessin, qui semble couverte de poils, et avec de petits yeux noirs et fixes. L’enfant a tellement appuyé sur les yeux qu’il a presque traversé le papier. Est-ce que l’enfant l’a vu en plein jour ?
Nous avons retrouvé le petit Jules. Il a aujourd’hui près de 50 ans. Joint par téléphone, il raconte ce dont il se souvient :
« Tout d’un coup, des fourrés sort comme une grosse bête poilue… Des poils noirs ! J’étais minot, je ne saurais pas vous dire si c’était la peur qui m’a pris ou la fascination, mais je pouvais plus bouger. Et il me fixait. C’était comme un homme, mais très grand, très costaud, avec des poils partout, sur le torse, les bras… C’est pour ça peut-être que je ne l’ai pas raconté, parce que ça n’existe pas en vrai, ça.
Hé, mais je me suis mis à dessiner… »
Est-ce que d’autres personnes connaissent l’existence de cette bête ? Le silence semble d’or dans le village.
Archives de Bernard Duras de l’été 85 :
« Oh moi, je n’ai rien à dire. Ça ne me concerne pas tout ça. »
« Personne n’a jamais entendu parler de bêtes sauvages par ici, donc c’est un peu bizarre, quoi. Comme moi, j’y crois pas du tout, donc, voilà, j’ai rien à vous dire, sauf que c’est très bizarre. Mais ils se raconte tellement de choses dans les villages aussi… Alors, à qui elle a parlé de cet animal ?
Je n’en sais rien et en plus je ne veux pas le savoir ! »

C’est le 30 août que l’affaire va trouver sa résolution finale.
Bernard, le journaliste, retrouve la petite rue d’Orthez dans laquelle elle a croisé le psychiatre, sosie du maire autoproclamé. C’est la rue du faubourg, non loin de la gare. À vrai dire, c’est une rue un peu désolée, où les immeubles de deux-trois étages se côtoient tristement.

Bernard est bien resté deux heures assis dans sa voiture à espérer l’apercevoir, en vain : en ce milieu de semaine, en début d’après-midi, les patients ne sont pas nombreux. Alors, de guerre lasse, il quitte son véhicule et commence à arpenter la rue à la recherche de noms ou d’indices sur les boîtes aux lettres.
Dolly ne se souvenait pas exactement du nom que le psychiatre d’Orthez lui avait donné, mais il espère tomber sur quelque chose qui s’impose comme une évidence. Et c’est le cas ! Au numéro 6 de la rue du faubourg, Bernard aperçoit à gauche de la porte une petite plaque avec inscrit dessus : « Docteur Herbart, psychologue, sur rendez-vous. »
Mais la plaque est curieuse à plus d’un titre. Au lieu des traditionnelles plaques dorées, c’est une simple plaque en bois qui est là, avec une inscription maladroitement réalisée à la pyrogravure.

Aucune autre mention ne figure sur la plaque : ni les horaires, ni un numéro de téléphone, ni le nom de l’université où le « docteur » a suivi son cursus.
Bernard pousse la porte du petit immeuble. La cour est encombrée d’un fatras indescriptible : vieux vélos, caisses en bois, vieux ustensiles en tout genre… Un vrai tas d’invendus de vide-greniers !
L’appartement du concierge est vide et condamné. Sur la gauche, un petit escalier en bois monte dans les étages que Bernard emprunte. Il n’y a qu’un appartement par étage : au premier, il lit, sous la sonnette, le nom d’un couple — rien à voir. Au deuxième, c’est Mme Peyrehorade qui semble habiter là. Enfin, il arrive au troisième et dernier étage. Pas de nom et pas de sonnette non plus.
[Conversations inaudibles derrière la porte.] Alors, Bernard colle son oreille à la porte, mais il n’entend que des bribes de conversation. [Conversations inaudibles derrière la porte.] De temps à autre, une autre voix, plus fluette, lui répond, mais il n’entend pas les réponses et il craint que le moindre mouvement de sa part ne fasse grincer le sol recouvert de vieilles lattes de bois.
Un grognement lugubre d’animal se fait soudain entendre à l’intérieur du cabinet. Instinctivement, Bernard s’est lourdement écarté et le sol a grincé. De l’autre côté, le silence s’est fait. Puis des bruits de pas étouffés. Il est trop tard pour fuir et Bernard n’a qu’un canif dans sa poche. Alors, il tente le tout pour le tout et frappe à la porte, ne voulant pas être surpris dans cette posture d’espion.
Un homme d’une cinquantaine d’années, assez grand, vêtu d’une blouse blanche, entrouvre la porte. Il reconnaît le type sur la photo, ce fameux Malgorio, et tente le coup.
Il se présente : « Bernard, journaliste à la République du Béarn. » Il fait une enquête sur l’état de la médecine libérale dans le Béarn, les difficultés, le profil des patients, et il cherche des praticiens à interviewer.

Tout en parlant et en improvisant totalement, Bernard jette un œil aux éléments de la pièce qui lui sont visibles dans l’embrasure : il y a un bureau, enfin… juste une grande planche posée sur deux tréteaux et une seule chaise de bureau assez délabrée, et la mousse s’échappe du revêtement en tissu. Les murs sont d’une couleur douteuse, mais moins que la moquette, qui semble comme piquée de brûlures de cigarettes. Et partout, tapissant les murs, ce qui semble être des dessins d’enfants avec des formes étranges et, de loin, un peu inquiétantes.
Tout en s’excusant de ne pouvoir répondre à cette interview — il est occupé avec une patiente et, de toute façon, il va quitter rapidement la région —, le « docteur » regarde nerveusement derrière le journaliste, comme pour s’assurer qu’il est bien seul… avant de lui claquer la porte au nez !
Bernard n’en espérait pas davantage : il a retrouvé le jumeau du faux maire, lequel s’avère vraisemblablement être, quant à lui, un… faux docteur ! Cette famille de faussaires est décidément pour le moins étrange.
Mais saisi par une de ces intuitions qui balaient tout sur leur passage, le journaliste décide de rester encore un peu en planque dans sa voiture. Une riche idée ! Car à peine dix minutes plus tard, il voit le docteur sortir dans la rue et monter dans une voiture stationnée. Une CX vert bouteille.

Le journaliste a pris le psy en filature. Il le pressent, les choses sont en train d’accélérer et un évènement définitif se prépare.
Le psy roule à vive allure sur les petites routes de campagne, prend des virages serrés, accélère sitôt la route redevenue un peu rectiligne. Bernard a toutes les peines du monde à le suivre. Il se demande même si l’autre n’a pas repéré qu’il était suivi.
Et puis Bernard perd sa trace. L’autre a réussi à doubler un tracteur dans une ligne droite, tandis que lui est resté coincé derrière l’engin agricole de longues minutes. Lorsque Bernard parvient enfin à le doubler, le psy a disparu à l’horizon. Mais nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de Castelhaut et Bernard est persuadé que c’est là qu’il se rend.
À l’entrée du village, Bernard repère des traces de pneus fraîches. La terre a été très écrasée, presque lissée, comme si l’automobiliste avait pris son virage un peu vite et avait glissé. C’est un petit chemin agricole qui le mène à une grange désaffectée à l’arrière de la mairie.
Il stoppe le véhicule avant d’arriver à la grange. Coupe le moteur. Et poursuit sa route à pied. Entre la grange et l’arrière de la mairie, la CX vert bouteille est garée à l’abri des regards. Impossible de la repérer depuis le village ou depuis la route.
Bernard s’avance prudemment. Le jour qui décline l’y aide. Une porte à l’arrière de la mairie est entrouverte. Un rai de lumière s’en échappe. Bernard s’approche. Malgré lui, il serre fort son canif dans sa poche. Il regarde le plus discrètement possible à l’intérieur. Il ne semble y avoir personne. Une ampoule éclaire la pièce d’une trentaine de mètres carrés. Sur un des murs, une série de photographies de la maison des Brown et des alentours. Mais aussi des photos de Mme Brown, ainsi que de l’ancien propriétaire, le maire décédé.
Et puis des photocopies agrandies du cadastre. Bernard ne connaît pas assez le village pour pouvoir lire le plan, mais il donnerait sa main à couper qu’on y trouve la maison des Brown. Sur le dessin, un carré est entouré avec la mention « ancien château » et des pointillés en partent avec la mention souterrain.

Réflexe professionnel oblige. Bernard sort de sa sacoche son petit appareil photo et mitraille tout.
Sur le troisième mur, ce qui ressemble à des arbres généalogiques, mais aussi des articles de presse et des photocopies d’ouvrages d’aspects ésotériques, des symboles étranges qui évoquent l’alchimie.

Sur une immense table centrale, tout un tas de documents sont éparpillés, parmi lesquels Bernard repère plusieurs boîtes de cartes de visite : astrologue, nécromancien, psychiatre, archéologue, député-maire, archiviste, conservateur…
Mais le plus intrigant reste à venir. Contre le dernier mur, un portant avec de nombreux cintres et différents costumes, des perruques également. L’un d’entre eux attire immédiatement son attention. On dirait… on dirait une immense peau d’ours, mais surmontée d’une tête de loup. À ses pieds, une petite glacière jaune et blanche.
Bernard sait qu’il ne devrait pas regarder. Il redoute ce qu’il peut y découvrir. Mais c’est plus fort que lui. Il détache une à une les attaches en métal, soulève lentement le couvercle.
Et puis tout à coup, c’est la chute interminable dans un long tunnel noir.

C’est peut-être l’odeur de brûlé qui le tire de son évanouissement, ou la douleur qu’il ressent à l’arrière de la tête. Il ne sait pas combien de temps s’est écoulé, peut-être vingt minutes. Dehors, il fait complètement nuit.
Dans un coin de la pièce, des papiers finissent de se consumer dans une corbeille. Le type semble avoir voulu mettre le feu, mais l’incendie n’a heureusement pas pris.
Bernard se relève, il claudique qu’un peu, mais tout lui revient rapidement. Le costume d’ours-loup a disparu. La glacière est ouverte et vide, au fond, une petite flaque rouge. Il file à sa voiture, fouille dans la boîte à gants pour en sortir une lampe-torche et se lance à la poursuite du faux maire sur le chemin du bois du Pehut.
Car, il en est sûr, c’est chez les Brown que ce fou furieux est parti.

Daniel est chez les Brown.
On est le trente août, et si Bernard a raison pour la pleine lune, cette nuit, la créature va revenir.

En attendant, pour passer le temps et se calmer les nerfs, Dolly, Andrew et Daniel jouent au tarot dans le salon. Daniel leur a appris les règles du jeu de cartes dans la soirée. Mais l’atmosphère est lourde, la tension est palpable, le jeu difficile.

Tous les trois s’attendent à ce qu’il se passe quelque chose et deux carabines sont appuyées contre l’armoire en chêne du salon. Et l’une d’entre elles n’est pas une carabine à plomb.
Et tout à coup, au loin, le hurlement de la bête. La chaise de Daniel crisse sur le carrelage. Il est déjà debout, la carabine en main. Il tire le rideau et scrute le jardin.
Andrew se tient un peu voûté derrière lui. Daniel dit « Il est là ». Il désigne au couple la silhouette qui glisse à l’angle de la maison, du côté de la grange. Andrew se détache du groupe, traverse le salon pour surveiller, depuis l’autre fenêtre, l’irruption de la bête. Mais rien ne vient.
Tous les trois sont aux aguets. Et Daniel chuchote qu’il entend des bruits qui viennent de la grange. Quand, tout à coup, le noir complet ! La cuisine est éteinte à son tour : ce fumier a dû faire disjoncter le compteur électrique !
Tous trois sont silencieux. Instinctivement, ils se sont massés dos à dos au milieu de la pièce. Ils entendent qu’à présent, la chose farfouille du côté de la table de jardin. Les chaises en métal s’entrechoquent et on a l’impression qu’il pose lourdement des choses sur la table.
Puis plus rien. Tous les trois sont tétanisés. Plus aucun bruit ne vient du dehors depuis de longues minutes.
Lorsqu’un nouveau hurlement retentit, mais au loin. Il est parti. À ce moment-là, tous se ressaisissent. Andrew et Daniel sortent de la maison. Ils avancent prudemment, comme s’ils s’attendaient au pire. C’est en faisant le tour de la maison qu’il découvre la mise en scène macabre.
Il fait encore trop nuit pour qu’ils remarquent que le mur est maculé de grandes giclées de sang. Par contre, Mitsy, la chatte adorée de Dolly, la chatte qu’elle a récupérée à peine sevrée, qu’elle a dû nourrir au biberon, est là, en deux morceaux. Daniel poussa un drôle de cri où se mêlent l’effroi et la peur, ce qui alerte Dolly qui les rejoint. La tête de sa chatte gît à une extrémité de la table de jardin, son corps à l’autre bout, son pelage blanc est baigné de rouge. Détail horrible : les enquêteurs annonceront plus tard à Dolly que sa chatte a été décapitée avec les dents !
C’en est trop pour Dolly, qui part en criant, un cri de rage guerrière, la carabine à la main, en direction du petit bois, suivie par Daniel et Andrew qui l’appellent, la supplient presque de se mettre à l’abri, mais rien n’y fait, elle est dans le bois. À présent, elle crie aux deux autres de la fermer !
Elle reste immobile, aux aguets. Elle croit alors entendre un mélange de halètements, de râles et de branches cassées. Un peu plus loin, elle voit une lumière qui bouge dans tous les sens, peut-être une lampe-torche. Elle avance prudemment en direction des bruits et de la lumière. Puis, elle entend la lourde chute d’une masse au sol, suivie des borborygmes.
Arrivée sur les lieux, elle reconnaît l’homme, la créature du bois — elle ne sait même plus comment l’appeler — sur le sol, de dos, qui couvre de tout son corps, quelque chose, un animal peut-être, qui glapit en étouffant. Il lui faut encore quelques instants pour comprendre. C’est Bernard que la bête essaye d’étrangler ! Alors elle hisse la carabine au-dessus de sa tête et l’abat violemment sur le dos de l’agresseur.
La bête bascule sur le côté, assommée, et dessous la bête, émerge alors le journaliste qui masse son cou douloureux. Ainsi est mis hors de nuire ce fou furieux qui harcelait la famille Brown depuis des mois.

La conclusion et les détails de ce fait divers qui a connu un retentissement certain à l’époque, c’est Bernard Duras qui nous les livre dans une série d’articles de la République du Béarn publiés courant 85, puis tout au long de 86, suivant le rythme lent de l’enquête et de la justice.

Après son agression dans le bois par Malgorio et l’intervention héroïque de Mme Brown, le journaliste a été mis en observation quelques jours à la clinique d’Orthez.
Malgorio et son déguisement d’ours-loup ont été conduits au commissariat de la ville, où il a été démaquillé, puis longuement interrogé. Avant d’être hospitalisée en psychiatrie.
Malgorio… On manque d’informations sur ce que furent ses trente premières années. Tout au plus sait-on qu’il est né en 1934, qu’il perd ses parents à l’âge de huit ans dans un accident de voiture et qu’il est ensuite élevé dans une ville moyenne des Charente-Maritime par sa tante. Il travaille plusieurs années dans une bibliothèque municipale, dans la région bordelaise, en tant que magasinier.
Malgorio s’installe à Castelhaut en 1976 rue du Château d’eau, et il rejoint la seule et unique liste municipale lors des élections de 1977. Il laisse le souvenir d’un homme tatillon un peu obséquieux, toujours un article de loi à la bouche, et qui avait l’art et la manière de dresser les élus les uns contre les autres, de monter des alliances avec les uns puis avec les autres. Au sein du conseil municipal, les choses s’étaient rapidement envenimées et de vieilles querelles villageoises étaient remontées à la surface. Cette ambiance délétère s’était même manifestée en mots orduriers et menaçants déposés dans la boîte aux lettres du maire. Et des têtes de lapin — tiens, tiens… — déposées la nuit devant chez lui. Le maire avait même confié à un ami avoir aperçu à plusieurs reprises un rôdeur à l’orée du bois.
Aujourd’hui, à la lumière des récents développements, on ne peut s’empêcher de soupçonner Malgorio, alias le faux maire, alias le faux docteur en psychologie, alias le faux archéologue… On sait en effet qu’il passait beaucoup d’heures aux archives départementales, où il se présentait en tant qu’archéologue et où il menait des recherches sur l’ancien château de Castelhaut, rasé au XVIIIe siècle, et sur un hypothétique souterrain qui aurait débouché dans la cave de la maison des Brown, un souterrain qui n’existe que dans son imagination délirante. A-t-il voulu chasser les Brown ? A-t-il précédemment voulu chasser l’ancien propriétaire ? La pendaison de ce dernier est-elle finalement un meurtre déguisé en suicide ? Personne ne le sait… Car Malgorio a très peu parlé aux enquêteurs.
Entre 83 — date de la mort du maire — et 85, on perd un peu sa trace. Mais les enquêteurs ont quand même découvert qu’il avait été interné d’office quelques mois dans un hôpital psychiatrique de Toulouse. Son dossier médical évoque un « trouble délirant psychotique ». Mais une petite main a également ajouté dans la marge, agrémenté d’un point d’interrogation : « trouble dissociatif de la personnalité ». Quoi qu’il en soit, il semble n’avoir été interné que six mois, puisqu’après une mention « stabilisé », un bon de sortie signé en décembre 84.
On l’a dit, de nombreux mystères demeurent. Quel sens accorder à tous les papiers archéologiques et ésotériques affichés dans l’ancienne mairie ? Pourquoi ce déguisement étrange, une peau de loup à laquelle il avait cousu une tête d’ours ? À quoi bon un faux cabinet de consultation à Orthez où il n’a probablement jamais reçu aucun patient ? Quel était l’intérêt de simuler tout cela, y compris sans doute les voix entendues par le journaliste ?
Pour essayer de creuser la piste du trouble dissociatif de l’identité, qui nous semble la seule à pouvoir éclairer les comportements inquiétants et erratiques de Malgorio, nous avons interrogé un psychiatre. Mais avant de lui laisser la parole, quelques mots encore sur les autres protagonistes de cette affaire.
Eh bien, la famille Brown a continué de vivre quelques années à Castelhaut avant de vendre la maison et de quitter la région pour où ? Aucune idée : on perd complètement leurs traces. Le journaliste a continué à travailler de longues années à la République du Béarn avant de prendre une retraite bien méritée, mais dont il n’a hélas pas profité longtemps, puisqu’il est mort en 2007 d’un arrêt cardiaque. Le jeune Daniel — cela vous étonnera ou non — est finalement devenu enquêteur de police. Il se refuse malheureusement à commenter cette affaire.
Enfin, Malgorio n’a pas fini ses jours en prison. Déclaré irresponsable, il a finalement été interné de longues années en psychiatrie, transférés d’établissement en établissement. Avant que l’on perde lui aussi sa trace.
Voilà pour le que sont-ils devenus.
Et maintenant, place à la vie du psychiatre, le docteur Larretche, de l’hôpital universitaire de Toulouse, l’un des grands spécialistes des troubles de ce genre.
Alors, docteur, comment comprendre ce qu’est le dédoublement de personnalité ?
En fait, ce qu’on appelle très prosaïquement le dédoublement de personnalité, c’est tout simplement ce que les spécialistes appellent le TDI, le trouble dissociatif de l’identité, j’ai envie de dire. Il n’y a pas vraiment de consensus au sujet de ce trouble. C’est un syndrome qui a existé ponctuellement aux États-Unis, et qui est quasiment absent en France.
Alors par contre, ce qui est intéressant à noter, c’est que ce trouble est particulièrement populaire dans l’industrie du divertissement américain. On peut penser à des films comme Fight Club ou Split, ou bien des séries comme Mr Robot, vous retrouvez systématiquement ce genre de personnage, dont le syndrome semble avoir été inventé par les scénaristes hollywoodiens qui me semblent totalement obsédés par ce genre de personnalité.
Mais dans l’hypothèse où ce trouble existe vraiment, d’où vient-il ?
Sans aller jusqu’à un consensus, jeune homme, ce qui serait un peu trop extrême, il y a des théories, effectivement, qui ont été développées, qui tendraient à penser que ce trouble émergerait du fait de traumatismes qui se sont produits avant l’âge de sept, huit ans, et qui empêcheraient une bonne intégration de la personnalité, de façon unifiée — vous voyez ce que je veux dire. Des morceaux de personnalité évolueraient de façon autonome jusqu’à l’âge adulte, chacune suivant son chemin, suivant ses structures, ses propres souvenirs, et chacune parallèle les unes aux autres. Ça interroge tout de même, j’ai envie de dire.
Le problème, c’est qu’on peut penser que certains psychiatres de l’époque, ont pu induire chez leurs patients, soit par hypnose, soit par suggestions, ces troubles qui ne préexistaient pas forcément chez le malade, j’ai envie de dire.
D’autres explications sont possibles également, puisque ce genre de personnalités histrioniques adorent attirer l’attention sur eux, on peut les soupçonner de vouloir se dédouaner de certains de leurs actes à travers ce syndrome.
Très bien. Merci, professeur. Nous vous remercions pour votre participation à l’émission.
Mais je vous en prie, c’est un vrai plaisir, jeune homme.
Message de dernière minute.
Je me dois de mettre en garde les auditeurs sur le contenu de l’intervention du docteur Larretche. En effet, des doutes sérieux existent quant à la possibilité d’une usurpation d’identité. En fait, au moment où nous avons commencé le montage de ce podcast, on a cherché à le recontacter pour la validation de l’interview et nous n’avons tout simplement pas réussi à retrouver sa trace à l’hôpital universitaire où d’ailleurs, personne ne connaît un médecin de ce nom. Donc prudence.
Évidemment, nous vous tiendrons informé du résultat si nous avons de plus amples informations.
Merci pour votre écoute. C’était La nuit est d’encre — épisode La Bête de Castelhaut.

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