
Précédemment dans La Bête de Castelhaut
Les Brown ont entrepris de restaurer la vieille maison béarnaise.
Seulement voilà, une étrange créature rôde nuitamment autour de la maison et terrorise Mme Brown.
Lors de la dernière confrontation, elle a réussi à lui tirer dessus pour l’effrayer et peut-être même la blesser...

Les gendarmes arrivent sur les coups de trois heures du matin. Leurs lumières et leurs sirènes suscitent alentour inquiétudes ou curiosité. Le gendarme Denis Cazenave vient se planter devant son capitaine, exhibant une espèce de peluche rougeâtre, sans trop de ménagement. Mais… ce que Cazenave tient… c’est un lapin plein de sang déjà un peu coagulé, auquel il manque la tête ! Mme Brown comprend immédiatement que c’est cela qu’elle a pris pour une moufle. Andrew a un haut-le-cœur : un lapin sans tête…
Les gendarmes posent quelques questions, prennent deux trois notes, s’agitent un peu, puis repartent — non sans avoir rassuré le couple. Ils ont fait leur ronde, il n’y a plus rien à craindre… Bête ou rôdeur… ça a dû fuir et être loin à présent. Peut-être même que c’est devenu le problème des Landais ou des Basques à l’heure qu’il est !

Les Brown ne dorment pas de la nuit comme on peut s’y attendre. Andrew pose inlassablement les mêmes questions à Dolly sur les événements passés : qu’a-t-elle vu jusqu’alors ? Il lui fait les mêmes reproches : pourquoi ne lui en a-t-elle pas parlé plus clairement ?
Et il se sent obligé d’échafauder tout un tas d’hypothèses : hostilités françaises à l’égard des Britanniques, tentatives d’intimidation pour les chasser du village, fou échappé de l’asile ou bête féroce du zoo !

C’est endormi sur leurs fauteuils crapauds que la gendarmerie trouve le couple Brown, sur les coups de neuf heures du matin.
On sert du café, on sort machinalement les biscuits, et on discute au calme des événements.
Dehors, dans le jardin et dans le bois, foulant aux pieds le futur jardin remarquable, quelques pandores fouillent sans trop y croire, à la recherche d’on ne sait trop quoi.

Au bout d’une heure, le gendarme Cazenave vient débiter sur un ton de mitraillette qu’ils ont trouvé des traces de sang sur un arbre à l’orée du petit bois ainsi que des traces de pas et des excréments — tous humains, s’empresse-t-il de préciser. Ils ont aussi retrouvé la tête du lapin qui porte des traces de morsures… humaines !
Excréments humains, traces de pas et lapins décapités dans le jardin des Brown… cela commence peut-être à faire beaucoup, non ?

Un peu plus tard dans la matinée, alors qu’Andrew farfouille dans le grenier, Dolly reçoit la visite d’un homme qui se présente comme le maire de Castelhaut — ils ne l’avaient encore jamais rencontré.
C’est une espèce de très grand type, costaud, d’une cinquantaine d’années, à l’allure un peu raide.
On dirait un vieux rugbyman. D’une grosse voix, il les assure du soutien de toute la communauté dans l’épreuve qu’ils traversent.
Il n’est pas resté très longtemps. Après son départ, Dolly se sert un verre de whisky. Cela fait déjà quelque temps que ces petits verres de whisky, en plus de ceux de vin blanc, l’aident bien à tenir.
Elle se sent lasse depuis le dernier événement. Son mari l’agace un peu. On dirait qu’il lui reproche ce qui se passe. La gendarmerie… Elle trouve qu’ils prennent tout cela avec beaucoup de légèreté.
Sur ces entrefaites, on frappe à la porte. Devant Andrew, un type est là, la trentaine, plutôt bel homme, terriblement français, dans sa pose un peu arrogante. Un appareil photo autour du cou, un de ces magnétophones portatifs en bandoulière. By Jove ! un journaliste !

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Le journaliste est calme, refuse poliment le thé et accepte le verre d’eau. Mitsy passe et repasse entre ses jambes, quémande des caresses qu’elle obtient du journaliste. Il demande l’autorisation de prendre des notes. Tout cela l’intéresse beaucoup. Il a en quelque sorte une lecture politique des événements. Pour lui, tout part de la méfiance qu’inspirent les acheteurs étrangers, et il ne s’attarde pas trop sur les aspects les plus spectaculaires de leur récit. Oui, il fera peut-être un article, mais il l’assure : pas à la façon du Sun. Les époux se laissent aller à un rictus.

Le journaliste Bernard Duras — c’est son nom — leur fait une bonne impression. C’est ce qu’ils se disent, à mi-mots dans le jardin, alors que le journaliste mitraille le petit bois.

On n’a pas retrouvé la trace d’un quelconque article écrit par Bernard Duras au mois de juillet, mais le journaliste a commencé à enquêter et l’on a des notes, des interviews sur de vieilles bandes, des photos dans une caisse conservée dans le grenier de la République du Béarn, où il faisait parfois des piges à l’époque.

Extraits des archives sonores de Bernard duras été 85.
« La dame, elle est un petit peu spéciale… oui, d’après ce qu’on dit, quand même. Elle se promène un peu… légèrement vêtue dans son jardin — c’est, c’est ce qu’on dit, moi je ne l’ai jamais vue, mais enfin, c’est ce qu’on dit… »
« Elle a l’air de beaucoup boire d’alcool. Et puis on la voit souvent, elle parle toute seule, elle chante. Et puis elle a commencé à appeler la police, enfin les gendarmes. Apparemment, il y a un monsieur soi-disant qui rôde autour de chez elle, qui veut rentrer chez elle… Croyant qu’elle disait la vérité, ils ont farfouillé autour, ils ont trouvé absolument personne. Et là ils ont commencé à voir qu’elle débloquait sévère quoi ».
« Les Anglais qui arrivent par ici, c’est un peu difficile. Ils sont quand même assez mal vus, il faut dire ce qui est. Il y a une espèce de méfiance quand même, malgré… vis-à-vis des Anglais qui a qui arrive et qui et qui font monter les prix. Voilà… »
Mais on n’a pas retrouvé d’article avant septembre 1985 sur la bête de Castelhaut.
Il faut dire que, tout début août, un imprévu politique a beaucoup occupé les journalistes : un conseiller général est mort des suites d’une sortie de route et des élections cantonales partielles ont dû être organisées en toute hâte.
La presse a fait ses choux gras de l’événement, car, d’après la gendarmerie, une mystérieuse passagère se trouvait dans l’habitacle avec lui, qui semble avoir disparu dans la nature.
Jusqu’à mi-août, pas grand-chose à signaler du côté des époux Brown. Les cours d’anglais continuent, mais les petits élèves sont moins nombreux.
Certains parents ont préféré éloigner leur progéniture de cette histoire bizarre. D’autres sont restés et profitent de leur passage chez les Brown pour questionner plus ou moins finement Mme Brown sur les événements. Que voulez-vous, on a bien le droit de se passionner pour autre chose que des élections cantonales !
Et puis un coup de fil, un samedi. C’est le journaliste Bernard qui téléphone. Il a quelque chose à leur raconter, il a découvert « un truc » et leur propose de les retrouver le jour même à Orthez où il est en reportage. Andrew hésite. Un nouvel artisan doit venir pour l’aménagement des chambres du deuxième étage et il aimerait que quelqu’un soit là. Ce n’est pas un problème ! Dolly peut s’y rendre seule — d’ailleurs, ça lui changera les idées. Elle en profitera pour se promener en ville !
Ce que Dolly n’a pas prévu en arrivant à Orthez, c’est que la fête foraine est installée sur la place de l’église et qu’il est tout simplement impossible de se garer à proximité du café où le journaliste lui a donné rendez-vous.
Dolly a dû s’éloigner du centre-ville et alors qu’elle vient de se garer du côté de la gare, elle voit passer d’un pas pressé, sur le trottoir d’en face, le maire de Castelhaut — ou du moins le croit-elle !

Éducation anglaise oblige, elle juge impoli de ne pas le saluer. Aussi traverse-t-elle la rue et tente de le rattraper. Elle l’interpelle de plusieurs « monsieur le maire » qui demeurent sans réponse. L’ayant finalement rejoint, elle ose une tape sur l’épaule. L’homme se retourne. C’est bien le maire, elle ne s’est pas trompée, mais celui-ci semble ne pas la reconnaître. Elle essaie encore : « Les époux Brown ! Castelhaut ! Vous êtes venus nous voir ! » Il ne connaît Castelhaut que de nom et, évidemment, il n’en est pas le maire !
Dolly est décontenancée, plus que cela, presque perdue — ce que perçoit l’aimable passant qui se croit soudain obligé de se présenter : il est le Dr Herbart, André Herbart, médecin psychiatre en libéral. Dolly tente de s’excuser. Il lui sourit une dernière fois, presse le pas et tourne à un angle de rue. Et même s’il a une démarche bien plus souple que celle du maire, on dirait son sosie ou son jumeau !

Elle retrouve Bernard à une table de café où il lui a donné rendez-vous et elle oublie bientôt la rencontre étonnante avec le sosie du maire. Elle commande un verre de jurançon — ce ne sera pas le seul de la journée ! — et un plateau de fromages.
Bernard, qui sirote un café, lui explique sa découverte : alors qu’il évoquait cette affaire avec un ami gendarme retraité, celui-ci lui a raconté qu’il y avait déjà eu une affaire de harcèlement de ce type à Castelhaut quelques années plus tôt, vers 82, ou quelque chose comme cela.

Avec déjà des histoires de têtes de lapins et de rôdeurs… Et, d’après ce qu’ils se racontaient, entre gendarmes, il n’y avait pas eu de plainte et tout s’était calmé par la suite.
Dolly est un peu déçue. Elle espérait des révélations, disons… disons plus spectaculaires ! Alors, elle a un peu traîné en ville… elle a, comme qui dirait, fait les boutiques. Elle a mangé une gaufre à la fête foraine en regardant, amusée, les enfants hurler dans les manèges. Et puis… et puis, tout ça lui a donné soif !
Alors, c’est vers dix-neuf heures qu’elle se décide à rentrer. Le ciel s’est obscurci, l’orage menace.
Sur les routes, la voiture zigzague un peu. Heureusement, les petites routes de campagne qu’elle emprunte sont peu fréquentées. Et elle ne voit pas grand-chose à cause des trombes d’eau qui se sont mises à tomber. Elle roule maintenant au pas, mais amorce mal un virage et la voiture s’embourbe dans le fossé.

Elle n’est plus très loin de Castelhaut, mais marcher sous la pluie torrentielle, la rebute.
Au bout d’une heure, la pluie a enfin cessé et Dolly se décide à rentrer à pied. Après une heure de marche, elle atteint le bourg.
Tout est tellement français ! L’église, le cimetière attenant à la mairie en face toujours fermée, et l’école déjà disparue.

Source anonyme.
Quand, tout à coup, au loin, dans la lumière grise d’une soirée orageuse… le maire ? Mais elle ne reconnaît pas sa démarche… Elle repense à son sosie de la matinée, et tente un « hé-ho » qui déraille un peu. La silhouette se retourne. L’homme est loin, elle plisse les yeux pour mieux le voir, en vain. La silhouette vient d’ignorer son appel et reprend son chemin en pressant le pas, cette fois-ci.
Dolly est agacée par ce comportement et, comme nombre de personnes alcoolisées, elle est déterminée à réparer cet affront qui vient de lui être fait, tous les torts qui lui sont faits depuis qu’elle est venue s’enterrer ici ! Elle accélère, elle aussi, et continue de l’interpeller. Mais l’homme ne se retourne plus. Il court presque. Alors elle s’y essaie aussi, mais ses jambes sont comme désynchronisées et elle se vautre dans le talus.
L’humidité de l’herbe la dégrise presque immédiatement. Et lorsqu’elle parvient à se relever, elle voit le maire qui bifurque pour s’engouffrer dans le bois attenant. Quand elle rejoint le sentier par lequel il s’est échappé dans la petite forêt, il a déjà disparu dans la nuit des arbres qui se pressent les uns contre les autres.
Au loin, elle entend encore de petits craquements et comme une respiration un peu lourde, un peu rauque.
Rentrée chez elle, Andrew dort déjà. Toute la nuit, elle guette le moindre bruit venant du dehors et se lève plusieurs fois pour scruter le jardin et le bois par la fenêtre de leur chambre ou la porte vitrée de la cuisine. Elle ne voit rien. Non, la nuit est d’encre.

Trois jours plus tard, tout le canton se mobilise pour les élections. Les journaux, les radios locales en parlent abondamment.
Dolly a vaguement compris le principe : suite au décès de l’ancien conseiller général, un nouveau ou une nouvelle doit être élu et, dans chaque commune, un bureau de vote est ouvert. Elle n’a pas le droit de voter, elle le sait bien, mais elle a quand même envie de goûter à l’effervescence d’une élection à la française.

Alors, elle prend la direction de la mairie, avec dans l’idée de s’installer à la terrasse du bar pour siroter un verre de blanc en écoutant les conversations sur la politique locale. Mieux que cela, c’est dimanche et c’est également la fête de la commune : un banquet est organisé à treize heures sous le grand hêtre de la place. Elle a réussi à convaincre Andrew de s’y inscrire.
Dolly est déçue. Le bar est plutôt vide, tout comme la terrasse où elle s’est installée. Bon, il est peut-être un peu tôt… Dolly scrute la porte de la mairie, résolument fermée. Pourtant, les élections ont bien lieu dimanche ! Ils l’ont encore redit à la radio le matin même !
Dix heures. Onze heures. La porte est toujours close, comme d’habitude. Alors Dolly entre dans le bar pour commander un second verre et s’enquiert de la situation. Le patron la regarde d’un drôle d’air. Non, il n’y a pas d’élection à Castelhaut… car il n’y a plus ni maire ni mairie en activité !
La commune a été rattachée deux ans plus tôt et c’est là-bas qu’ont lieu les élections. Tout de même, Dolly hasarde que le maire est venu la saluer. Le patron lui fait des yeux ronds. Il ne sait pas qui est l’homme venu la saluer, mais ça ne peut pas être le maire de Castelhaut, car il n’y en a plus ! Le village est rattaché à Blaizet et le maire de Castelhaut-Blaizet est… une femme !

À la fête du village, rien ne se passe comme prévu. Enfin, au début, si, le banquet est très amusant et la nourriture abondante. Mais évidemment, on aurait pu prévoir le drame à venir, car, sous l’œil inquiet de son mari, Dolly se sert constamment à boire et commence à beaucoup parler, de plus en plus fort.

Source anonyme.
Lorsque les solides gaillards du coin commencent à entonner des chants béarnais, Dolly ne contrôle plus grand-chose, s’agitant sur sa chaise, commençant à chanter en anglais une chanson de sa propre enfance.
Tout à coup, Dolly reconnaît au loin, à l’écart du banquet, le faux maire de Castelhaut et veut une explication avec lui.
Rétrospectivement, tout le monde s’accorde sur une chose : c’est à fond de train qu’elle s’est levée, renversant verres et assiettes dans son mouvement désordonné, avant de foncer sur un grand gaillard qui se tient à l’écart, à une centaine de mètres de là, à l’orée du bois.
Plantée à présent devant lui, elle lui crie : « Êtes-vous le maire de Castelhaut, oui ou non ? » Tout le monde l’entend hurler, mais sans bien la comprendre, à cause du bruit. Surtout, personne n’entend la réponse du grand type, mais tout le monde voit Dolly lui balancer un coup de poing dans la figure, puis tenter de lui en mettre un deuxième. Elle cramponne le type à présent qui essaie de se dégager et y parvient en la repoussant violemment avant de s’enfuir dans le bois.
C’est à ce moment qu’Andrew, Daniel et Bernard arrivent et l’aident à se relever, bientôt rejoints par les pompiers réservistes qui étaient présents. Dolly est incontrôlable. Elle pousse des hurlements, elle répète en hurlant « Mais qui êtes-vous ? » à l’attention du type déjà parti loin.
Dans les archives sonores de Bernard Duras, on a retrouvé quelques témoignages de cet épisode — certains nettement exagérés, comme vous le verrez.
« Elle a commencé à l’agresser physiquement, donc lui, tant bien que mal, il a essayé de la repousser… la repousser. Encore une fois, c’était une femme toute petite, toute maigre. Elle était tellement folle furieuse, il m’a dit » j’avais jamais vu quelqu’un avec autant de force, quoi ! » Ils étaient deux gendarmes, deux pompiers, à eux tous, ils ont eu du mal à lui faire une piqûre ! Ils ont été obligés de faire deux piqûres ! Et Michel m’a dit, Michel, qui est agriculteur qui en a vu des vertes et des pas mûres dans sa vie, il m’a dit : »on aurait dit un porc qu’on égorgeait quoi ! » Elle hurlait, mais elle hurlait ! Ils ont été obligés de faire deux piqûres pour la calmer, et avec des seringues comme ça, quoi,
comme dans les films d’horreur ! »
Soutenue par son mari et par Daniel, elle rentre à la maison.
Le lendemain matin, le lundi, Dolly se réveille avec un affreux mal de tête. Il lui faut plusieurs heures pour se motiver à sortir de son lit et à affronter le regard, qu’elle pressent plein de reproches, d’Andrew.
Quand elle finit par entrer dans la cuisine, sur les coups de onze heures, Andrew ne lui fait toutefois aucun reproche et se contente de lui dire qu’il s’inquiète pour sa santé.
Il lui prépare un thé très fort et, alors qu’elle le boit du bout des lèvres, lui demande ce qu’elle pense de la situation. Veut-elle rentrer à Londres se reposer ? Mais Dolly se récrie : « il n’en est pas question ! » Rien ni personne ne la chassera de chez elle ! Son plan ? Pour l’instant… elle n’en a pas ! Ce qu’elle veut, c’est voir Bernard et Daniel. Elle veut que chacun parle de ce qu’il sait et qu’on avance !
Une petite réunion et est ainsi organisée le mercredi suivant sur les coups de dix-sept heures. Le père de Daniel vient également. Il se dit que le moment est peut-être venu de donner quelques informations sur la maison. Des informations qui s’avéreront… macabres !
Pour l’heure, Dolly s’explique, raconte tout : le faux maire venu chez eux, l’homme à qui… à qui elle s’en est pris à la fête du village et le psychiatre croisé à Orthez… — tous se ressemblent comme des jumeaux, à part la coiffure, et deux trois choses qu’elle ne saurait expliquer. Le père de Daniel intervient : des jumeaux, c’est déjà rare, alors des triplés…
Et puis, il y a aussi l’homme qu’elle a vu sortir de derrière la mairie et qui s’est enfui dans le bois à son approche. Et la créature sur laquelle elle a tiré : est-ce l’un de ceux-là ? Elle avait l’air bien plus grande qu’eux, mais quand même ! Et si le faux maire avait une démarche un peu raide, peut-être était-ce parce que c’était sur lui qu’elle avait tiré, en croyant tirer sur une bête !
Bernard demande si elle connaît les dates précises de ces événements. Dolly se lève et revient au salon avec un calendrier des postes. Alors, pour les visites de la créature, c’est le trois juin, le deux juillet. Et le trente et un juillet. Bernard lui arrache le calendrier des mains, il blêmit soudain. Des nuits de pleine lune ! La prochaine est le trente août : la semaine prochaine !

Daniel et son père échangent un regard gêné. Finalement, le père prend la parole. Il est solennel. Soudain, il pose des yeux graves, tour à tour, sur Dolly et sur Andrew. « Le vendeur n’était pas présent à la vente de la maison, n’est-ce pas ? » Non, le notaire avait procuration. Le père hoche la tête. L’ancien propriétaire, enfin l’homme qui habitait là avant que la maison ne soit longuement fermée, c’était l’ancien maire, justement. Qui s’est pendu dans la maison, à l’une des poutres du salon des Brown, en 83. Il ne sait pas si ça a un lien avec toute cette affaire, mais il trouve étrange qu’ils aient justement reçu la visite de quelqu’un se faisant passer pour le maire. Et il ajoute, à l’intention de la seule Dolly, qu’il est vraiment désolé : il ne savait pas comment lui en parler plus tôt.
Archives sonores de Bernard Duras
« Oui, bien sûr, tout le monde la connaît, cette maison ! Bien sûr, elle fait partie du village — il n’y a pas beaucoup d’habitants par ici. C’est une grande maison, très isolée quand même. Mais ils ne savaient sûrement pas ce qui s’était passé avant, sinon ils n’auraient pas acheté, parce qu’il y a eu un pendu dans cette maison et dans le village, c’est… c’est une maison qui fait un peu peur, malgré tout. »
Oui, le dernier maire de Castelhaut s’est suicidé à trois mois de la fin de son mandat de 77. Cela faisait vingt ans qu’il était maire. Après son décès, plus de la moitié des membres du conseil municipal a annoncé ne pas se représenter et c’est comme ça que le préfet a décidé la fusion administrative de la commune avec sa voisine, Blaizet, aux élections suivantes.
À l’époque, on a beaucoup dit que c’était à cause de la mort de sa femme. La pauvre avait été emportée par un cancer fulgurant quelques mois plus tôt et il était inconsolable. Mais peut-être y avait-il d’autres raisons… plus étranges : on a aussi rapporté qu’il se faisait harceler par quelqu’un, qu’il était épuisé, qu’il était très seul et ne savait plus vers qui se tourner.
Le journaliste sort alors de son sac un petit tas de photographies. Il a pris sur lui de faire quelques agrandissements de celles prises le jour de la fête du village. Et l’homme avec lequel Dolly s’est battue apparaît sur plusieurs d’entre elles en arrière-plan. Il se tourne vers Daniel et son père : reconnaissent-ils cet homme ? Daniel secoue la tête pour dire non. Son père hésite un temps. Oui. On dirait… Malgorio… un élu du conseil municipal de l’équipe de l’ancien maire. D’ailleurs, parmi les membres du conseil municipal qui menait la vie dure au maire, il y avait Malgorio, le type sur la photo. Ce qu’il est devenu ? On n’en sait rien. Le type n’était pas d’ici et, peu de temps après la fusion des deux municipalités, il a foutu le camp et on ne l’a plus jamais revu, celui-là. Jusque-là.
Allons bon, Malgorio, un nouveau venu dans ce fait divers déjà bien complexe ? Vraiment ?


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