
Jean a voulu enterrer le squelette trouvé dans la tour, mais il a eu un accident et il a dû finalement s’en débarrasser précipitamment en le jetant dans la rivière. Sauf que quelqu’un l’a vu faire, un maître chanteur qui s’est déjà manifesté à deux reprises. Tout aussi inquiétant : la gendarmerie est venue chercher Jean pour lui poser des questions… ils ont retrouvé des choses étranges dans son coffre de voiture…

À la gendarmerie, les pandores se montrent tout d’abord rassurants : « Il s’agit juste de quelques vérifications. » Touchard est installé à son bureau, face à Jean, et commence son exposé. Il est poli, plus que cela : obséquieux. Il faut dire que, dans les années 70, dans cette gendarmerie de province, un titre de vieille noblesse militaire — Saint-Louis, les croisades, tout ça… — impressionne peut-être encore.

Mais rapidement vient le temps des questions. « Monsieur le Comte, pouvez-vous nous expliquer où vous partiez avec votre véhicule avant de faire une sortie de route ? » Jean balbutie sa réponse… Il partait… faire une course. « Un dimanche soir ? » Ça n’a pas commencé depuis cinq minutes que, déjà, Jean commet des erreurs qui pourraient l’entraîner par le fond.

Il se racle la gorge et improvise. Oui, enfin, le samedi, il était parti faire une course (vite trouver une ville qui correspond au chemin emprunté…), une course à Avallon, et il a perdu son porte-monnaie. Il se demandait si ce n’était pas à Avallon, justement, et voulait aller voir là où il s’était garé, s’il ne le retrouvait pas. Le gendarme soupire.
Tout à coup, la porte s’ouvre. Un dossier sous le bras, un autre gendarme — plus âgé celui-ci, l’air plus sévère — s’approche du bureau et abat violemment un dossier jaune sur le bureau, tire une chaise et s’assoit.

« On va arrêter de prendre les gendarmes pour de sombres crétins, monsieur le Comte… Dites-moi, votre porte-monnaie, vous aviez l’intention de le déterrer ? Je vous dis cela parce qu’on a retrouvé une pelle sur la plage arrière de votre voiture. Cela vous paraît normal de vous promener avec une pelle au risque d’abîmer les magnifiques sièges de votre voiture ? ».
Jean balbutie. Non, oui, enfin, une pelle qu’il devait rendre à un ami. Elle ne tenait pas dans le coffre. « On vérifiera cela aussi. » Et d’un brusque coup de reins, le vieux colonel de gendarmerie a fait glisser sa chaise à roulettes pour se rapprocher de Jean. Il est tout près…
« Et dites-moi, vous sauriez m’expliquer pourquoi votre compagnon a fait des recherches à la bibliothèque d’Avallon sur le jeune Gaston Poussin, disparu il y a plus de vingt ans ? Eh oui ! vous jouez de malchance ! La bibliothécaire est intime avec l’un de nos gendarmes ! Cela l’a étonnée de voir toutes les archives laissées sur la table concernant le petit Gaston Poussin. » Des homosexuels, un pauvre môme disparu, des recherches pour le moins étranges, une pelle dans la voiture… Jean sent à présent le piège se refermer sur lui. Il sent physiquement sa tension augmenter à vue d’œil.
Spontanément, Jean s’est mis à saigner du nez, heureuse diversion qui a fait un peu retomber la tension ambiante. Touchard lui tend un mouchoir. « Allez, on va sur les lieux ! » Direction la Cure, la petite rivière où Jean a eu son accident.

15 h 30. Arrivés sur place, Touchard pousse Jean sans trop de ménagement en bas du talus. Déjà sur place, de l’eau jusqu’aux genoux, deux gendarmes en cuissardes fouillent la rivière. En ce mois de juin, le débit est plutôt faible. Ils ont bon espoir.
« C’est bien là que vous avez été accidenté ? »
« Oui, oui. »
« Vous pouvez me dire où se trouvait le cycliste quand il vous a interpellé ? »
En haut du talus, un gendarme se déplace selon les indications données par Jean. « Il était là ? » « Oui, oui. »
Et là, le gendarme abat ses cartes : le témoin est repassé au commissariat la veille et leur a raconté une drôle d’histoire… Le cycliste a vu Jean prendre des choses dans le coffre de sa voiture pour aller les jeter plus loin, en aval de la rivière. Et Touchard ne s’arrête pas là, il redouble de violence contenue. Il sait ce qu’il y avait dans la voiture : des ossements. Des ossements humains ! Et peut-être même des ossements d’enfants !
C’est alors qu’un des gendarmes en cuissarde, peut-être quinze mètres plus bas dans la rivière, attire l’attention de tous. « Là, regardez ! » Tout le monde se tourne vers lui. Mais… c’est un tibia qu’il agite au-dessus de sa tête !



Après le départ des gendarmes, Shoshana n’est pas restée inactive. Elle a essayé de calmer la gouvernante passablement affolée (son Jean ! son Jean chez les gendarmes !).
Et Shoshana a filé aux PTT pour envoyer un télégramme à Gilles. Impossible de le joindre autrement, son téléphone apparemment en dérangement.
« Jean chez gendarmes Saint-Odon STOP Rentre vite STOP Shosh »

Au château, l’ambiance est pour le moins étrange et, malgré l’été, c’est une atmosphère automnale qui plane. L’automne d’une dynastie sur le point de s’effondrer. La chute des Saint-Ange du Paradis, en quelque sorte.

Attablés, silencieux devant leur café, Marguerite, Shoshana et Alex n’échangent pas une parole. Shoshana essaie de réfléchir et de donner du sens à ce qui s’est passé… Alex qui glisse dans sa poche l’enveloppe du maître chanteur à l’arrivée des gendarmes. Et Alex qui lui rend l’enveloppe après le départ de la voiture des gendarmes avec, pour toute explication : « J’ai vu avec quelle inquiétude Monsieur le Comte regardait cette enveloppe. »
Peut-être est-ce la confusion des derniers événements, mais les pensées de Shoshana butent comme contre un mur lorsqu’elle essaie d’analyser les différentes pistes possibles…
Shoshana prend congé et monte s’allonger dans sa chambre. Dans son petit carnet, elle tente de mettre de l’ordre dans ses idées. Mais à présent, elle en est à peu près certaine : le coupable est dans le château. Marguerite, la vieille gouvernante ? Oui, mais Marguerite était avec elle pendant l’appel du maître chanteur à la radio ! Alex ? Alex était avec elle quand le maître chanteur a frappé à la porte avant de déposer l’enveloppe. Non, non, Shoshana a une autre piste… presque tous les jours, Marguerite descend au bourg pour faire des courses. Ça fait au moins soixante ans qu’elle vit ici. Elle doit connaître tout le monde au village. Elle doit parler. Et quelqu’un, à n’en pas douter, doit lui soutirer toutes sortes d’informations.
Allongée sur le lit, Shoshana finit par s’assoupir, le nez sur son carnet. Soudain, un bruit de moteur au loin la réveille. Elle regarde sa montre. Il est 18 heures, c’est peut-être Gilles qui rentre de Paris. Elle tend l’oreille, mais rien. Et surtout, pas le grincement des grandes grilles du château.
Elle est à présent debout et regarde par la fenêtre. Alex Scuter doit être dans la dépendance, car on devine une faible lumière derrière les rideaux tirés de sa chambre.
Tiens, c’est la porte attenante au portail qui vient de s’ouvrir, mais l’angle ne lui permet pas de voir qui est entré. Une silhouette vient de se glisser entre la dépendance et la grille. Est-ce le maître chanteur qui est revenu ?

Shoshana descend sans bruit, prend un couteau à la cuisine et sort discrètement du château. Sur le qui-vive, elle part en direction du portail, fait le tour de la dépendance. Personne.
Shoshana frappe à la porte de la dépendance, mais personne ne réagit. Bon, il faut dire que la chambre d’Alex Scuter se trouve à l’autre bout de l’entrée. Après quelques hésitations et en l’absence de réponse, Shoshana se décide à ouvrir et à entrer. Elle appelle : « Monsieur Scuter ? C’est Shoshana. » Personne ne répond, mais Shoshana perçoit des bruits, une espèce d’agitation un peu précipitée et des murmures qui proviennent au loin de la chambre d’Alex Scuter.
Toutes les pièces sont en enfilade. Elle traverse la cuisine et arrive dans la chambre de la gouvernante. Elle écoute à la porte de la dernière pièce, la chambre d’Alex Scuter. Des bruits, mais rien de compréhensible. Lorsqu’elle frappe à la porte, tous les bruits s’arrêtent. Elle demande à Alex si tout va bien. Elle a cru voir un rôdeur passer derrière la dépendance. Et là, surprise, c’est Gilles qui répond. Un peu nerveux, il explique que sa voiture est en panne sur la route et qu’il est passé demander de l’aide à Alex Scuter. Il ajoute qu’il doit se laver les mains qui sont pleines de cambouis, mais qu’ils arrivent.
Alors, tandis que Shoshana attend, son regard s’éparpille dans la chambre de la gouvernante. Au mur, des dizaines de photographies du château dans de beaux cadres en bois ou en cuivre. Les quatre murs de la chambre en sont littéralement tapissés. Tiens, Shoshana remarque qu’il manque une photo en haut à gauche, au-dessus de la commode. Elle s’approche de l’espace, étrangement vide, comme pour l’inspecter.
Gilles sort. Il a l’air troublé. La porte est entrebâillée et Shoshana ne peut s’empêcher d’y jeter un coup d’œil. Et là, elle remarque un détail intriguant. Une petite chose qui n’a rien à faire là. Alors, elle espère bien se tromper, mais elle se dit qu’elle tient, peut-être, la dernière pièce du puzzle…

Pendant le repas, des regards silencieux s’échangent. On se croirait à une table de poker. Shoshana n’arrête pas de regarder Gilles et Alex qui avalent leur repas sans lever le nez.
Alors, histoire de rompre un peu le silence pesant, Shoshana fait remarquer à la gouvernante qu’elle n’a pas pu s’empêcher d’admirer les nombreuses photographies du château qui ornent les murs de sa chambre. Marguerite, rosit d’aise, elle est très fière de ces photographies prises par M. Atget et ses amis, et dont elle a hérité grâce à la bonté de Monsieur le Comte, le père de Monsieur Jean. Shoshana renchérit. « Mais il en manque une, non ? Est-ce que le cadre est tombé ? » La gouvernante se trouble. « Non, non, il n’en manque pas. » Shoshana insiste. Étrange, vraiment, car il lui semble bien qu’à cet endroit, le papier peint a conservé toutes ses couleurs, comme s’il avait été protégé toutes ces années par un cadre. Il faut croire que le moment du fromage est arrivé car, soudain, la gouvernante s’est levée pour aller le chercher au garde-manger.
Sitôt la dernière bouchée de fromage de chèvre avalée, Gilles prend congé. Il est fatigué et se sent un peu migraineux, et il veut se lever tôt le lendemain pour aller à la gendarmerie pour voir Jean.
Ce soir-là, Shoshanna hésite longuement, tiraillée par l’envie d’avoir une explication franche avec son ami de toujours. Plusieurs fois, elle amorce le geste de se lever de son lit pour rejoindre Gilles dans sa chambre et le confronter parce que… ce qu’elle a vu dans la chambre d’Alex Scuter… c’est la cravate de Gilles, roulée en boule au pied du lit ! Et pourtant, elle y renonce. On peut avoir du caractère, être affranchie de tout carcan moral, être dévorée par la curiosité et pourtant renoncer à entendre la vérité ou alors repousser au lendemain des aveux peut-être terribles.

Jeudi 10 juin. Ce n’est pas le chant de Wilhelm, le coq qui vit au fond du parc, qui tire le château de son sommeil. Ce sont des bruits de moteurs et des clameurs. Réveillé en sursaut, Gilles tire le rideau de sa fenêtre de chambre et ouvre ses volets. Les clameurs redoublent. Une foule est massée au portail du château. Mon Dieu ! Gilles pense d’emblée aux villageois, chauffés à blanc par quelques rumeurs et venus en découdre. Il s’habille précipitamment et file au portail, bientôt rejoint par Shoshana, la gouvernante et l’ouvrier. Ce ne sont pas les villageois, non, mais c’est à peine mieux.
Secouant le portail en tous sens, des journalistes revendiquent pour leurs lecteurs et leurs auditeurs le droit à l’information ! Les habitants du château, justement, échangent des regards hagards. Mais que faire et que dire ? Et comment se frayer un chemin parmi cette foule pour partir à la gendarmerie sans pour autant les laisser entrer ?
En fait, ce sont les gendarmes, justement, qui règlent la question. Arrivant en trombe à une fourgonnette et une voiture, la petite dizaine de gendarmes dégagent sans ménagement les cinq ou six journalistes plantés là et entrent dans le château. « Messieurs-dames, nous avons pour ordre d’emmener avec nous tous les résidents du château. Veuillez présenter vos papiers. » Et tout ce petit monde repart, les uns dans la dépendance, les autres dans le château, à la recherche d’une carte d’identité, d’un permis de conduire ou encore d’un passeport.
Un des militaires, Dantin, se plante devant Shoshana et inspecte consciencieusement le passeport. « Citoyenne américaine, hein ? » Oui, et son père était le lieutenant-colonel Schoenbaum, basé à Fontainebleau… Une citoyenne américaine, un père lieutenant-colonel… Bon, surtout, elle est arrivée après la découverte du squelette. Alors le gendarme Dantin se contente d’une invitation polie à demeurer, enfin, si Madame veut bien, quelques jours encore au château, le temps de boucler l’enquête. Et la fourgonnette repart, presque aussi vite qu’elle est arrivée, en direction de la gendarmerie avec à son bord Gilles, Marguerite et Alex.
L’affaire semble vraiment mal embarquée. Le piège se referme sur eux. D’autant plus que la presse se déchaîne.
[extraits du journal radio départemental, jeudi 10 juin, édition du soir]
« Écoutez, ils se racontent pas mal de choses, hein. Dans ce fameux château, on sait qu’ils reçoivent plein de monde. On m’a dit même qu’il y avait une Américaine qui faisait de la divination. Alors, c’est des trucs vraiment pas très catholiques. Bon, celle-là, elle est vraiment hippie. On peut voir comment elle est habillée, des vêtements de couleurs, même pas de soutien-gorge ! Enfin, voilà, c’est ce qui se raconte sur ce château…. […] Oui, comme vous dites, c’est absolument incroyable. Les journalistes ont annoncé qu’on avait retrouvé un squelette dans le coffre de la voiture de ce comte. Alors, les journalistes pensent que c’est le petit garçon qui avait disparu. On est stupéfait. Enfin, ils ont été arrêtés, heureusement. J’espère qu’ils vont payer cher ce qu’ils ont fait à cet enfant, si c’est eux. »
Seule Shoshana n’a pas été embarquée, ce qui lui laisse le champ libre. Elle a bien l’intention de fureter pour trouver les réponses qui lui manquent. Quatre gendarmes restent sur place, chargés d’inspecter le château, entendez fouiller de fond en comble, en commençant par la désormais fameuse tour. Pour Shoshana, l’occasion est trop belle. Elle adopte un regard apeuré, force son accent américain, adoucit sa voix et demande sur un ton presque implorant si elle peut aller s’allonger un peu parce que tout cela l’a bouleversé.
Mais au lieu d’aller dans sa chambre, Shoshana file dans la dépendance. Pour l’heure, tous les pandores sont dans le château. Elle ne sait pas exactement ce qu’elle cherche, mais la dépendance n’est pas si grande.
Dans la chambre de Scuter, il n’y a pas grand-chose, très peu d’habits. Mais dans la commode, au fond d’un tiroir, elle trouve quelques lettres. Elles ont été écrites par Gilles. Elle reconnaît immédiatement son écriture sans même aller jusqu’à la signature. Le contenu est plutôt olé olé ! Assurément, Gilles est fou de Scuter. Mais à vrai dire, rien de plus probant.
Ah, c’est une autre limonade dans la chambre de la vieille ! Dans la penderie, maladroitement dissimulée sous un vieux châle, une vieille boîte à chapeaux qui contient… de tout petits os. Shoshana en est certaine, ce sont des os qui doivent, eux aussi, appartenir aux squelettes. Ils sont du genre de celui qui avait été scotché sur le mot du maître chanteur.

Et ça… c’est un sachet que Shoshana entrouvre. Ah, une forte odeur de champignons s’en dégage… Des psilocybes, des champignons hallucinogènes !
Et puis, sous la boîte à chapeaux, un magnétophone. [extraits d’enregistrements de pleurs] Tiens, tiens… Mais c’est derrière l’armoire que Shoshana découvre le pot aux roses. Évidemment que la vieille l’a prise pour une conne à prétendre qu’il n’y avait jamais eu de cadre au-dessus de la commode ! Le cadre, justement, a été maladroitement dissimulé par la vieille entre le mur et la commode.
Mais en l’extirpant, Shoshana ne s’attend pas à tout comprendre. Et pourtant, tout s’éclaire. Ah, la vieille salope !
INTERVIEW
Un squelette. Un enfant disparu. Un couple de psychanalystes. Un château fort peut être hanté. Des décisions hasardeuses et un chantage, on pourrait ajouter une Américaine plutôt débrouillarde ! Comment tous ces éléments peuvent-ils se regrouper de façon cohérente ? Nous allons le voir tout de suite avec l’aide d’Élise Beauvais, historienne des faits divers.
Élise, vous êtes en train d’écrire un essai sur cette affaire qui a plus de 50 ans. Et d’ailleurs, nous nous sommes appuyés sur certaines des notes que vous avez eu la gentillesse de nous transmettre. Notre épisode s’arrête sur un suspense insoutenable. Qu’a découvert Shoshana ?
Élise Beauvais : Alors, ce qu’a découvert Shoshana, c’est une ancienne photographie sur laquelle on voit le comte Archambault de Saint-Ange, le père de Jean, tenir dans ses bras un chimpanzé.
Un chimpanzé ?
E. B. : Oui, un chimpanzé. Vous l’avez dit dans le podcast, le comte Archambault de Saint-Ange avait rapporté de ses voyages plusieurs animaux exotiques, dont un chimpanzé.
On peut dire que Shoshana a eu un éclair de génie en voyant cette photo, parce qu’en fait, le squelette retrouvé dans la tour, c’est celui du chimpanzé de la photo !
E. B. : Oui, c’est ce qu’ont révélé les analyses des ossements retrouvés dans la rivière et dans le coffre.
Donc Jean et Gilles auraient confondu un squelette de chimpanzé avec un squelette humain ?
E. B. : Hé oui, le crâne était en mille morceaux et franchement je pense que dans la panique et en l’absence de connaissances médicales, il était difficile pour eux, comme pour les gendarmes d’ailleurs, de faire la différence. Mais le jour même où tout le monde a été arrêté, le médecin légiste a rendu son rapport : ce n’étaient pas des ossements humains.
Mais comment ce squelette de singe a pu se retrouver dans la tour ?
E. B. : Alors, ce que l’on a appris lors du procès, qui n’a pas été filmé mais dont j’ai pu consulter les comptes rendus d’audience, c’est que ce singe s’était échappé un jour de sa cage. Tout cela bien avant la naissance de Jean. Il avait escaladé la tour. Malheureusement, il est tombé à l’intérieur de la tour, se tuant probablement sur le coup. Comme la tour n’avait effectivement aucune autre entrée et qu’on ne pouvait pas récupérer la dépouille du singe, le comte Archambault avait fait simplement boucher cette meurtrière.
Donc la fermeture de tous les accès à la tour ne date pas du XIIIe siècle comme le raconte la légende ?
E. B. : Non, probablement pas.
D’accord. Mais les gendarmes imaginent à un moment avoir retrouvé les restes d’un petit garçon disparu. Est-ce qu’on l’a retrouvé depuis ?
E. B. : Hé non, malheureusement, et c’est assez triste. J’ai eu l’occasion de parler avec de nombreux habitants de Saint-Odon-sur-Cure et assez spontanément, beaucoup m’en ont parlé. C’est une histoire qui hante encore le village et les villages alentour.
Dans le podcast, nous évoquons le fait que Gilles aussi, à un moment, a pensé à ce petit garçon et à ce propos, il est question d’une association d’idées un peu baroque.
E. B. : Oui, alors effectivement, Gilles l’a évoqué à la cour lorsqu’il était cité comme témoin. Il faut savoir qu’il y a un cas assez connu de Freud, en tout cas des psychanalystes, c’est l’oubli du nom Signorelli.
Ah oui, c’est ce fameux épisode au cours duquel Freud cherche désespérément à retrouver le nom de ce peintre et à la place, c’est le nom de deux autres peintres qui lui viennent. Ce que Gilles explique pendant le procès, lui, c’est qu’en entendant le nom de Vouet, le professeur du service où Jean est hospitalisé, son inconscient, lui, pense au peintre Simon Vouet. Et par glissement, il arrive à un autre peintre, Nicolas Poussin. Et Poussin, c’est le nom de famille du petit garçon disparu. C’est un peu tiré par les cheveux, mais avec les psychanalystes…

Alors ce qu’on apprend également au procès, c’est que c’est donc un coup monté, mais organisé par des pieds nickelés, non ?
E. B. : Alors oui, effectivement, le chantage n’a pas beaucoup de sens. On sent vraiment la panique dans leurs actions – cette histoire de pont aux sorcières, d’argent à jeter dans la barque… Ça fait sourire et, d’ailleurs, Alex Scuter a un peu laissé entendre que beaucoup de choses étaient improvisées au fur et à mesure. Ce qu’il a également laissé entendre pendant le procès, c’est que tout était mené par la gouvernante. Mais la gouvernante était sa cousine en réalité, chose que vous n’avez pas évoquée dans votre podcast. Elle savait que Jean de Saint-Ange finirait par récupérer la dépendance pour son projet de colloque.
Donc qu’elle devrait quitter le château après tout ce temps. Elle était quand même là depuis 60 ans en plus. Bon, elle avait dû se sentir menacée, peut-être même trahie. En tout cas, c’est ce que vous avez l’air de dire dans votre livre, c’est qu’elle a été prise comme d’une envie de tout saccager ou de se venger ?
E. B. : Je suis assez tentée de le croire. Ce qu’on croit savoir aussi, c’est que lorsque l’ouvrier a découvert les ossements, il en a immédiatement parlé à sa cousine, la gouvernante. Elle, elle savait que c’était le chimpanzé, elle connaissait cette histoire. Et c’est probablement à ce moment que l’idée a germé de toute cette machination à commencer par le fait d’écraser son crâne.
Mais alors, qui était dans le coup ?
E. B. : La gouvernante, ça c’est certain. Et Alex Scuter, même si le procès n’a pas vraiment permis de tout révéler.
Ah bon, pourquoi ?
E. B. : Alors, en fait, la gouvernante est morte d’un infarctus au deuxième jour du procès. Et ce qu’on devine en lisant les comptes rendus, c’est qu’Alex Scuter en a profité pour charger la gouvernante.
Et puis de toute façon, c’est dans sa chambre à elle qu’on a retrouvé toutes les preuves : les petits ossements, la photo, les champignons hallucinogènes qu’elle leur a servis en camomille le soir de la séance de spiritisme… et puis le magnétophone utilisé pour leur faire peur la nuit. Mais Gilles, dont on sait qu’il avait une relation avec Scuter, il n’était pas dans le coup ?
E. B. : En tout cas, le procès n’a pas permis de l’établir. Mais dans mon livre, j’aborde quelques aspects de la liaison et sans doute des pistes qui n’ont pas été développées par l’accusation.
Bon, la gouvernante est morte, donc on peut considérer qu’elle est innocente en tout cas aux yeux de la justice. Et seul Alex Scuter a été condamné finalement, à deux ans de prison.
E. B. : Alors, il a été condamné pour complicité de chantage et tentative d’extorsion.
La justice n’a probablement pas su quel rôle exact il avait joué. Je crois savoir qu’il a beaucoup pleuré pendant le procès et qu’il a beaucoup demandé pardon, notamment à Gilles, qui n’a pas dû trop lui en vouloir apparemment… Et quant à Marguerite, la gouvernante, vous émettez l’hypothèse que, parce qu’elle avait eu le mauvais goût de mourir pendant le procès, elle a un peu atténué la responsabilité des autres en attirant sur elle… toute la haine du juge ?
E. B. : Je dirais pas la haine du juge, mais en tout cas beaucoup d’animosité.
Bon, une chose est certaine, lorsque Scuter est sorti de prison, Gilles l’attendait. Et ils ont refait leur vie ensemble aux États-Unis où Shoshana, je crois, les a aidés à s’installer. Et les autres ? Que sont devenus Jean de Saint-Ange et Shoshana ?
E. B. : Alors, Jean de Saint-Ange n’a pas été inculpé. Les jurés ont considéré que la destruction de cadavres non humains ne constituait pas un crime.
Quand même, au moment de la destruction, ils l’ignoraient.
E. B. : Oui, c’est vrai. Mais ça a été un véritable scandale et le projet de colloque est tombé à l’eau. Et en fait, assez tristement, il est mort cinq ans plus tard.
Ah oui, quand même. Et Shoshana Shainbaum, alors, c’est un sacré personnage…
E. B. : Oui, et figurez-vous qu’elle est la seule survivante de ce petit groupe. Elle a 90 ans passé !
Alors, je crois savoir que dans votre livre à venir, il y a de longs extraits des entretiens que vous avez eus avec elle.
E. B. : Oui.
Une dernière chose, on sait comment ils ont procédé pour les bruits, l’odeur de fruits dans la tour ?
Alors déjà, ce qu’on sait, c’est que Scuter n’a pas du tout quitté le département pour aller voir sa mère. En réalité, sa mère était déjà morte depuis bien longtemps. Donc, il restait un peu planqué dans le village voisin, ce qui lui permettait d’intervenir. D’ailleurs, il a admis que c’était lui qui avait téléphoné à Gilles pendant l’émission en se faisant passer pour une vieille femme.
La séance de spiritisme, le cadre qui tombe, tout ça a l’air assez impressionnant. Et puis, ce message dicté par le fantôme, c’est le fantôme du chimpanzé alors ?
Vous en saurez davantage en lisant mon livre ! Ce que je peux vous dire, c’est que, pour l’odeur des fruits venant de la tour, la gouvernante avait pris le soin de frotter des pommes un peu blettes contre la paroi.
Élise Beauvais, merci.
Merci de m’avoir invitée.
On sait quand vous sortirez ce livre ?
Alors, je suis en pleine relecture et ces choses-là prennent parfois du temps.
Eh oui. Merci pour votre écoute.
C’était La nuit est d’encre, épisode « Le squelette emmuré ».
Un podcast créé, écrit et raconté par Christophe Caulier, réalisé par Dono.
Par ordre d’apparition, les voix sont de Jules Desfemmes, David Fuzat, Stéphane Mabire, Félicia Reckling, Grégory Nexon, Rob Dylan, Eva et Lætitia Aymé.
Les musiques et les accompagnements sonores sont de :
Bach pour sa Toccata et Fugue en ré mineur (BWV 565),
Stéphane O’Brien,
Justin Alan Arnold,
Camille Saint-Saëns, La Danse macabre,
Ross Bugden,
Giovatti,
Technox,
Stéphane Rouault,
Mahastin Adertabar,
Mel P,
Kay Angel,
John Vallis,
Jazar
et Daniel Bautista.
Un très grand merci également à David et Stéphanie, Stéphane, Virgile, Félicia pour leur aide précieuse.
Merci au site Au bout du fil.
Un podcast réalisé sans IA.
Retrouvez-nous sur lanuitestdencre.fr ainsi que sur Facebook La nuit est d’encre.
Merci aux auditeurs et aux auditrices et à bientôt pour un prochain épisode.


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