
1985, un couple d’Anglais — les Brown —, croit découvrir la maison de leurs rêves dans un village béarnais. Douceur de vivre, campagne verdoyante, bonheur retrouvé peut-être ? C’est sans compter une créature qui bientôt rôde autour de la maison, une créature animée d’étranges intentions qui va alimenter les plus folles rumeurs et plonger durablement le couple dans l’angoisse.
Alors, comment analyser ce fait-divers des années 80 ? Hystérie collective, machination effrayante ou… irruption de l’étrange ?

Trois mars 1985, Margaret Thatcher gagne son bras de fer contre les mineurs en grève qui reprennent le travail. Celle que les Soviétiques ont surnommée, non sans raison, la « Dame de fer », a gagné son pari.
Mais, bien que britanniques, les Brown n’y portent guère attention car, dans le bureau du notaire, maître Marmande, ils jubilent !
Quelques mois plus tôt, à la mort de son père, Andrew a touché un important héritage et, grâce à cet argent, les Brown viennent de se porter acquéreurs d’une maison du XIVe siècle à Castelhaut, très charmant et pittoresque village situé dans le nord du Béarn, non loin des Pyrénées. La bâtisse de trois cents mètres carrés, qui compte deux étages, deux dépendances, est un peu à l’écart du petit bourg. Elle est également dotée d’un immense jardin de trois mille mètres carrés qui descend en pente douce jusqu’aux bois du Pehut1.



Mais des travaux sont à prévoir, et pas uniquement de décoration. L’argent de l’héritage ne suffira pas, et Andrew sait d’ores et déjà qu’il devra travailler davantage et écourter ses vacances : dentiste dans la banlieue de Londres, Andrew comprend qu’il n’en a pas fini avec les dents cariées. Tous deux conviennent donc qu’en l’absence d’Andrew, son épouse Dolly, femme au foyer, reste à temps complet en France pour gérer les travaux et aménager le jardin. Un accord qui permettra également à Andrew — mais cela, Dolly l’ignore évidemment — de gérer plus facilement sa rupture avec Patsy, une maîtresse devenue un peu encombrante…
Au gré des semaines qui passent dans la douceur du printemps, Dolly accomplit parfaitement ses missions. Elle gère les ouvriers avec beaucoup de facilité et elle fourmille d’idées pour l’aménagement du grand jardin. Qui plus est, son français lui est revenu avec une déconcertante facilité, bien qu’elle ne l’ait pas pratiqué depuis le lycée. C’est dans ces conditions qu’elle rencontre Daniel, un tout jeune homme un peu désœuvré du village. Daniel est un peu timide, mais souriant et surtout très sympathique. Alors, lorsqu’il propose à Dolly de l’aider dans ses travaux contre une petite pièce, celle-ci y trouve une heureuse occasion de rompre un peu sa solitude.

C’est le 3 juin 1985 que le premier événement inquiétant d’une longue série se produit alors que Dolly est seule à la maison. Andrew est déjà reparti à Londres depuis plusieurs jours. Il est 22 h 30, elle vient de regarder sa montre.
Dolly a déjà aménagé un petit potager côté sud-ouest de la maison et a fini de planter des aubergines, des courges et des tomates. Elle s’est longuement attardée au bout du jardin non clôturé, à l’orée du bois, pour arracher les ronces. Bientôt, il y aura là un chèvrefeuille qui profitera — elle l’espère — de l’ombre du bois. Elle contemple son œuvre assise sur l’herbe d’où monte l’humidité, une cigarette dans une main, un verre de vin dans l’autre, et elle somnole un peu en rêvant à son prochain jardin remarquable. La cigarette glisse de ses doigts. Dolly est maintenant comme engourdie de fatigue et de bien-être dans la tiédeur du soir et le léger bourdonnement des insectes.

C’est alors que… [hurlement de bête inconnue]
Aussitôt, le hurlement qui vient du petit bois la sort de sa torpeur et déjà elle court, affolée, vers sa maison. Sitôt rentrée chez elle, Dolly a le réflexe de tout à chacun : elle se barricade à l’intérieur de la maison et écoute, l’oreille collée derrière la porte. En un instant, la nuit a fini de tomber et, dehors, le silence règne. Tous les êtres vivants semblent comme elle, tétanisés.
Dolly est désemparée. Elle qui a grandi dans la campagne anglaise entourée de chiens, sait que ce hurlement n’était pas celui d’un chien. Le hurlement ressemble à ce qu’elle croit savoir du hurlement du loup, mais qu’en sait-elle vraiment, à part ce qu’elle a entendu dans des reportages animaliers ?
Dès le XVIe siècle, le loup a disparu d’Angleterre, mais est-ce qu’il y a encore des loups en France ? En 1985, date à laquelle se situe cette histoire, Internet n’existe pas et, dans la maison, aucune encyclopédie. Encore un peu tremblante et malgré le coût financier et la crainte de passer pour une idiote, Dolly se décide à appeler Andrew. Elle laisse sonner longuement, mais il ne répond pas ce soir-là. Sans doute est-il déjà tombé de fatigue, ce cher homme, et sourd à la sonnerie qui retentit dans le salon. Elle ignore évidemment que Patsy, la maîtresse de son mari dont elle ignore tout, n’est pas étrangère à son épuisement…

Le lendemain, elle passe une partie de la matinée à s’interroger : doit-elle essayer encore d’appeler Andrew ? Elle tourne et vire dans la maison, elle ne parvient à se concentrer sur rien. Vers midi, sa décision est prise. Elle monte dans la petite 2CV récemment achetée et, sur les routes étroites de la région, Dolly part à Orthez, la grande ville la plus proche, avec un double objectif : se dégoter un petit restaurant et un peu de vin de jurançon sec — son nouveau péché mignon —, et faire des recherches dans la bibliothèque locale. L’omelette complète s’avère un délice, le jurançon n’est pas mal non plus, et c’est un peu cotonneuse qu’elle débarque à la bibliothèque municipale.
Attablée dans la petite salle de lecture déserte, plusieurs volumes entassés devant elle, Dolly enquête sur la présence du loup en France. Si les dates d’extinction du loup varient d’un ouvrage à l’autre, tous disent la même chose : le dernier loup a été tué en France une trentaine d’années plus tôt. Alors, bien sûr, il y a l’Espagne toute proche : se peut-il qu’un loup se soit aventuré sur le territoire français ? À moins que le loup qu’elle a entendu ne soit pas au courant que son espèce est éteinte en France ! Malgré tout, cette pensée la fait rire et attire l’attention de la bibliothécaire, qui lui adresse un sourire et bientôt la rejoint pour lui proposer son aide. C’est comme une occasion offerte, Dolly soudain s’enhardit.
« Et les loups ? Vous pensez qu’ils peuvent revenir en France ? »
La bibliothécaire frissonne à cause des courants d’air du vieux bâtiment. La réponse ne vient pas tout de suite, elle fait une drôle de tête, sceptique et, en même temps, un peu inquiète. Elle se racle la gorge, semble réfléchir.
« Mais non, voyons, madame… des loups, on n’en a pas vus ici depuis une éternité. Et puis, les chasseurs ou les bergers ne leur laisseraient aucune chance ! »
Qu’elle ne s’inquiète pas surtout…

Quelques semaines se sont écoulées, peut-être quatre. On est en tout cas tout début juillet. Les travaux de peinture et de tapisserie se sont poursuivis dans la maison. Dolly a continué à passer beaucoup de temps avec Daniel et elle a sympathisé avec ses parents.
Petit à petit, Dolly a oublié cette histoire de loup ; en se forçant un peu. Et elle a préféré ne pas en parler à Andrew de crainte de passer pour nerveuse, inapte peut-être à rester seule dans une grande maison, sans son dentiste de mari pour lui calmer les nerfs. Après tout, n’aurait-elle pas rêvé tout cela ? Ce ne serait pas la première fois que son imagination lui joue des tours… Finalement, peut-être n’était-ce qu’un chien. La suite va lui donner tort.
Un soir de ce début juillet, elle s’attarde un peu plus longuement que d’habitude chez les parents de Daniel. Elle a apporté le vin blanc — trois bouteilles à eux quatre — et elle a partagé l’omelette aux champignons et aux pommes de terre avec un peu de ventrèche.
Il doit être vingt-trois heures lorsqu’elle repart chez elle, armée d’une lampe torche prêtée par la famille.
La marche est agréable, dans la douceur du soir, à peine entrecoupée d’aboiements de chiens au loin. Dolly se sent terriblement bien.

Enivrée et heureuse de cette soirée passée avec des amis, Dolly aime tout de cette bâtisse qui renaît peu à peu. Surtout, elle aime ces contreforts pyrénéens qu’elle voit depuis sa chambre au premier étage et que surplombe une lune ronde et lumineuse. L’air est tiède et par la fenêtre, une légère brise pénètre la chambre et fait onduler les rideaux.
Dolly ne remarque pas, tout d’abord, l’agitation qui monte du bois, les bruits de branches qui craquent sous le poids d’un gros animal. Dans le petit cabinet de toilette attenant à la chambre, elle se brosse les dents. Un papillon de nuit bourdonne et heurte l’ampoule. Ce petit bruit la tire de ses rêveries. Alors seulement, elle entend l’espèce de râle guttural qui monte du bois tout proche. La brosse à dents encore à la main. Elle s’approche de la fenêtre et scrute l’orée du bois.

Tout de suite, déraisonnablement, elle a pensé au loup. « Mais les loups, miss, il y en a plus par ici… » Elle se penche par la fenêtre, ne voit rien. Sa main tâtonne un peu, puis trouve l’interrupteur pour éteindre le plafonnier.
Revenus de la nuit des temps, ses sens sont ceux des premiers hominidés. Elle a beau se savoir protégée dans cette grande maison, elle a beau connaître l’épaisseur des murs, des volets fermés en bas et des lourdes portes, c’est plus fort qu’elle : elle tremble. Mais ses yeux n’ont jamais aussi bien vu… Elle le discerne : un animal très grand, plus grand qu’un homme, tout près de ses pieds de chèvrefeuille, à peut-être cinquante mètres d’elle. Elle ne distingue pas bien la couleur de son pelage… peut-être brun, peut-être gris pâle. Elle est immobile, tétanisée, et elle ne parvient pas à détacher son regard de cette forme qui semble debout.
La bête l’a vue, elle le sent et, au fond d’elle, quelque chose s’effondre. Dolly a lâché un petit cri étouffé, un peu ridicule, à moitié étranglé dans sa gorge. Tremblante et désordonnée, elle parvient à fermer la fenêtre et à tirer les rideaux, et elle reste là immobile peut-être une minute, peut-être une heure, peut-être la nuit entière, elle ne sait plus.
Cette fois, Dolly a téléphoné à Andrew et lui a raconté ce qu’elle avait vu et entendu. Ça n’a pas loupé. Il ne l’a pas beaucoup écoutée, a évoqué à mi-mots sa nervosité naturelle, ce qui a eu pour conséquence de l’énerver et donc de valider aux yeux de son mari l’hypothèse hystérique. Il a suggéré à son épouse de se changer les idées : les travaux à gérer, le jardinage, tout cela l’isole finalement peut-être un peu. Pourquoi ne pas donner des cours d’anglais aux enfants du village ?

Les cours, l’idée lui a plu. Elle s’en est ouverte à Daniel, qui a trouvé l’idée formidable et lui a promis de faire circuler l’info dans les villages alentour.
Et ça a marché ! Le mercredi après-midi suivant, cinq-six gosses étaient là, qui ont engouffré des pâtisseries anglaises – fallait-il que ces gosses aient faim ! – et ânonné des phrases très simples.
En fin d’après-midi ce jour-là, Daniel est passé. Daniel est un gentil garçon qui s’inquiète sincèrement pour sa voisine un peu esseulée. Quelques jours plus tôt, elle était devenue soudain très silencieuse et plus pâle encore que d’habitude. Ce soir, les rires des gosses ont l’air de lui avoir fait du bien. Il s’installe à la table de jardin toute neuve pour siroter un whisky. Elle tapote son verre. À Daniel, qui s’inquiète un peu malgré tout et qui finit par le lui dire, Dolly explique qu’elle entend des bruits la nuit, des bruits… effrayants. Elle prend son courage à deux mains et demande à Daniel tout de go s’il peut lui apprendre à tirer à la carabine et s’il connaît quelqu’un pour lui en procurer une.
Dolly n’a pas l’intention de se laisser faire.
Comme tout jeune Béarnais des années 80, Daniel chasse. Il tient une carabine depuis ses quatorze ans. Mais ça ne l’empêche pas d’être étonné. Tout de même. Une dame qui tient une carabine…
Mais il aime bien cette femme, alors lui donner son accord ne prend qu’une poignée de secondes : il lui dit qu’il veut bien lui apprendre à tirer avec une carabine à plomb pour commencer.

Elle est impatiente et les cours commencent le lendemain. La carabine à plomb, ça ne fait pas autant de bruit qu’elle aimerait. Elle craint que cela n’impressionne pas assez la bête.
Au début, Daniel se dit que Mme Brown a surtout peur toute seule la nuit dans cette grande maison vide, qu’elle craint les rôdeurs et que, dès le retour de son mari, elle oubliera un peu cette histoire de carabine. Mais le mari en question reporte plusieurs fois son retour au Béarn. Alors, les cours pour les gosses s’enchaînent, tout comme ceux de tir. Des cours d’anglais aux gosses le mercredi et les cours de carabine le lundi et le jeudi.
Et puis un soir, après la cinquième séance de tir, Mrs Brown force particulièrement sur la bouteille et elle commence à lui parler des fameux bruits qui l’ont effrayée la nuit et très vite enchaîne : elle évoque à présent un gros animal qui est apparu à deux reprises dans le bois.
Daniel pense tout de suite à un gros sanglier : à la nuit tombée, les sangliers s’agitent un peu et se déplacent à découvert.
« Non, non… c’était beaucoup plus grand de taille ». Un gros sanglier qui se serait dressé sur ses pattes arrière alors, pour rattraper un escargot contre un arbre ? Mme Brown s’agace de l’obsession de Daniel pour les sangliers. Elle sait que ce n’était pas un sanglier !

Elle leur resserre un verre de whisky et avec des tremblements dans la voix, elle balance que son hurlement ressemblait un peu à celui d’un loup. Le loup, c’est très improbable. Tout de même… un loup qui aurait traversé les Pyrénées et une partie du Béarn sans croiser personne… Mais maintenant, Daniel comprend mieux pourquoi elle tient absolument à apprendre à tirer.
Mais quand elle lui demande, par-dessus le marché, si l’ancien propriétaire de la maison n’a jamais parlé de rencontre avec ce genre de bête, Daniel se dit que ce n’est vraiment pas le moment de lui parler de ce qui est arrivé à l’ancien propriétaire…

Mme Brown se sent beaucoup mieux. Les cours de tir, l’absence de manifestation de la bête depuis déjà un moment, le fusil à plomb caché derrière un long rideau de salon, et puis… et puis, l’arrivée d’Andrew et celle de sa chatte Mitsy que son mari lui a fait la surprise de prendre avec lui – tout cela réconforte Dolly. Le calme avant la tempête…
Vient la nuit du 31 juillet. Il règne dans la maison un silence assourdissant, un silence soudain interrompu par les feulements de Mitsy, qui réveillent Dolly. Elle descend les escaliers sans réveiller Andrew qui est assoupi dans son fauteuil, un livre posé sur le ventre.

Tout a l’air calme. Mitsy a dû se battre dehors avec un autre chat.
Dolly se sert un verre d’eau fraîche. Et alors qu’elle s’apprête à remonter se coucher, un bruit sourd contre la fenêtre de la cuisine. Comme si quelqu’un frappait dessus. Elle retourne prudemment dans la cuisine. Et là… l’impensable ! Simplement séparées par la fenêtre de la cuisine, Dolly et la bête se font face. En voyant là une gueule collée contre le carreau, une gueule sale, Dolly pense à un ours avec quelque chose de très étrange sur la tête. Forme hirsute vaguement humaine, elle semble même avoir deux paires d’yeux. La bête demeure immobile, mais elle mâchouille… une moufle ? Du sang dégouline de sa gueule. Dolly pousse un hurlement.
Andrew s’éveille en sursaut.
Dolly se ressaisit et déboule dans le salon, se jette sur le rideau sous les yeux ahuris d’Andrew et extirpe une carabine. Elle repart en courant dans la cuisine. Il ne parvient à se lever qu’en entendant le cliquetis du verrou de la porte extérieure de la cuisine.
Dolly lève la carabine, vise et tire !
Un grognement se fait entendre. Sa femme est haletante, la carabine encore à la main, et elle scrute la silhouette qui part en titubant sous le clair de lune.
Elle l’a touchée, elle en est sûre…
- Sur une origine possible du mot « Pehut », voir « La sorcellerie en Béarn », site Le Béarnais de Paris [consulté en octobre 2025], https://bearnaisdeparis.org/2020/08/04/la-sorcellerie-en-bearn/#toggle-id-1
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